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Emerveillement et tristesse

Depuis des années les ornithologues étaient intrigués par le fait que les barges rousses (une espèce de limicoles, famille d’oiseaux qui vivent principalement à proximité de l’eau, mais ne peuvent s’y poser, ni plonger pour pêcher) devenaient si grasses avant leur migration hivernale? ‟Elle ressemblaient à des boules de suif volantes,” commentait le chercheur Robert Gill. Il est vrai qu’elles devaient parcourir l’immense distance séparant l’Alaska, où ce scientifique les observait de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. Toutefois comme mais on supposait qu’elles migraient en grande partie au-dessus des terres, où elles pouvaient se reposer et s’alimenter, le degré extrême de leur suralimentation ne pouvait donc s’expliquer, ce qui rendait les scientifiques perplexes.

Robert Gill se demanda si d’aventure les barges ne restaient pas en vol plus longtemps que l’on ne pensait. Récemment, les chercheurs ont réussi à équiper ces migrateurs d’émetteurs repérables par satellite et suffisamment légers pour ne pas les gêner. En 2006 finalement des techniques modernes ont permis de confirmer l’hypothèse de monsieur Gill. Lui et ses collaborateurs ont pu fixer des émetteurs satellite sur des barges rousses et suivre leur trajectoire. 

Quelle n’a pas été leur surprise de constater que les barges battaient tous les records connus de vols sans escale, en parcourant près de 11.360 km en neuf jours, le plus long vol ininterrompu jamais enregistré. On comprend qu’elles aient eu besoin de réserves de graisse! Leur métabolisme doit être multiplié 8 à 10 fois, sachant qu’elles volent jour et nuit à une vitesse de 65 km/h.
‟J’étais sans voix” commente le scientifique.

Mais l’émerveillement devant de telles facultés, va de pair avec une tristesse non moins tout aussi grande devant les ravages que nous faisons subir à la nature et au vivant. Les chiffres constituent à eux seuls un réquisitoire accablant. En vrac: 

  • 90% des poissons ont disparu des océans depuis un siècle. 
  • Les populations d’abeilles sont décimées depuis quelques années et les répercussions sur la pollinisation des plantes, tant sauvages que cultivées, sont si grandes que certains ont émis l’hypothèse que la disparition des abeilles pourrait, par une succession de réactions en chaîne, entraîner celle des hommes. 
  • Il y avait un million d’antilopes Saïga, en 1990 au Kazakhstan et dans les régions limitrophes, seulement 82.000 en 2009 et, le mois dernier, 12.000 d’entre elles sont mortes en quelques jours d’une épidémie fulgurante.

Quel gâchis! Tout cela est dû à l’égoïsme chronique des humains qui semblent incapables de faire abstraction de leur intérêt immédiat pour envisager le bien-être général des êtres vivants, qui est aussi le leur.

L’émerveillement devant les beautés de la nature est maintenant d’autant plus poignant qu’il est empreint d’amertume.