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Prendre son temps

Pour accompagner la sortie de son livre Lumière aux Éditions Allary, Matthieu Ricard vous propose une série de blogs autour de la photographie. Une invitation à partager l’émerveillement, à célébrer la beauté du monde et à poursuivre cette quête de lumière qui traverse son parcours depuis soixante ans.

Lorsque j’ai réalisé les images d’Un voyage immobile, l’Himalaya vu d’un ermitage, je suis resté assis au même endroit pendant un an, comme si j’attendais la lumière. Mais je n’attendais rien et je n’avais pas le projet de réaliser un livre : je séjournais simplement dans mon ermitage pour effectuer une retraite. Tout en poursuivant ma pratique spirituelle, de l’aube au crépuscule, je contemplais la chaîne himalayenne qui se déployait sous mes yeux. Parfois, une lumière impromptue embrasait quelques instants la scène qui s’offrait à mon regard et je prenais quelques images. Ces « moments magiques » saisis de la terrasse de mon ermitage ou à quelques centaines de mètres de là, sont le fruit de cette « attente sans attente », de l’harmonie de la nature se mêlant à la félicité de la méditation. 

Mais, il ne s’agit pas toujours d’un « voyage immobile » et parfois, je vais chercher loin certaines images. Adolescent, je vis une photo emblématique d’Ansel Adams : un lac bordé de rochers au premier plan, avec une grande profondeur de champ et des montagnes enneigées en arrière-plan se découpant sur un ciel lumineux. Après avoir découvert une photo des lacs de Tsophou au Bhoutan et afin de retrouver une scène similaire à celle photographiée par Adams, je marchai quatre jours dans les montagnes avec deux amis bhoutanais afin de rejoindre ces lacs. Nous avons atteint notre destination un après-midi alors que la surface des lacs était agitée par le vent. J’annonçai à mes amis que j’allais dormir sur place. Nous étions à 4 400 mètres d’altitude et avions laissé nos tentes deux heures de marche plus bas, au camp de base du Jomo Lhari. Ils n’étaient guère enthousiastes, mais hésitèrent à m’abandonner à mon triste sort. Par chance, une famille de nomades, qui campait à quelques centaines de mètres de là, eut la bonté de nous offrir l’hospitalité sous leur tente pour la nuit. Je savais ce qui allait se passer au lever du jour : à six heures du matin, le lac était comme un miroir et le sommet altier du Jitchou Draké, haut de 6 900 mètres, se dédoublait parfaitement à sa surface. J’accueillis avec délectation dans mon appareil une image en hommage à celle d’Ansel Adams, qui valait bien quatre jours de marche ! 

Au-dessus de 5000 m, le souffle devient court et il ne faut pas aller trop vite ! Mais personnellement, j’aime à être en haute altitude, là où l’air vif et raréfié emplit les poumons de bouffées de fraîcheur. Le ciel est d’un bleu profond, la lumière la plus pure brille avec une intensité que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Chaque sommet étincelant sous le soleil de midi ou baigné par les rayons du levant et les dernières lueurs du crépuscule est une source de félicité inépuisable et une manne pour le photographe. 

Retrouvez l’ensemble de cette démarche photographique dans Lumière, publié aux Éditions Allary.


Matthieu Ricard reverse l’intégralité de ses revenus – droits d’auteur de tous ses livres, photographies et conférences – aux projets de développement menés par l’association Karuna-Shechen qui oeuvre à faire reculer la pauvreté et révéler le plein potentiel des femmes, hommes et enfants les plus vulnérables. Ainsi, chaque lecteur devient, à travers son achat, un acteur direct de la solidarité.