Pour accompagner la sortie de son livre Lumière aux Éditions Allary, Matthieu Ricard vous propose une série de blogs autour de la photographie. Une invitation à partager l’émerveillement, à célébrer la beauté du monde et à poursuivre cette quête de lumière qui traverse son parcours depuis soixante ans.
Ernst Haas, né à Vienne en Autriche en 1921, aspira initialement à devenir peintre, à l’instar d’autres photographes. Il entreprit des études de médecine dans sa ville natale, qu’il fut contraint d’abandonner en raison de la Seconde Guerre mondiale et de ses origines juives. En 1940, à la suite du décès de son père, qui était, lui, passionné de photographie, Ernst commença à développer les négatifs paternels. Il acquit son premier appareil photographique en 1946, à l’âge de 25 ans, troquant un bloc de dix kilogrammes de margarine contre un Rolleiflex sur le marché noir viennois. Il prit goût à la photographie qu’il maîtrisa rapidement en autodidacte. Qui aurait pu imaginer qu’un bloc de margarine serait à l’origine d’une aussi brillante carrière ? Haas écrivit à ce propos : « Je n’ai jamais vraiment voulu être photographe. Cette vocation est lentement née du compromis trouvé par un jeune homme qui avait deux aspirations, être peintre et explorateur. Je voulais voyager, voir et expérimenter. Quel meilleur métier que celui de photographe, une sorte de peintre pressé submergé par un trop-plein d’impressions changeantes ? Mais mes sources d’inspiration provenaient davantage des arts que des magazines de photo. »
En découvrant le travail du photographe suisse Werner Bischof, l’un de ses futurs collègues à l’agence Magnum, Haas s’est rendu compte qu’une photographie pouvait à la fois raconter une histoire et être une œuvre d’art. Son premier essai de photographie, Homecoming (« Retour à la maison ») sur les prisonniers de guerre autrichiens qui rentraient chez eux, fut publié dans le magazine viennois Heute, puis dans Life Magazine.
Robert Capa vit les photos de Haas, se dit qu’il avait du génie et l’invita à rejoindre l’agence Magnum qui venait d’être créée deux ans auparavant. Pour l’aider à émigrer, Capa nomma Haas vice-président de Magnum pour les États-Unis. Haas s’installa ainsi à New York où il vécut jusqu’à sa mort en 1986.
Inge Bondi, une collègue de Magnum, qui l’a très bien connu, disait de lui « Ernst était un homme charmant, vif d’esprit et drôle. Il avait une profonde curiosité pour les gens, associée à de gracieuses manières du vieux monde. Fort, beau et doté d’un grand charme, il mettait instantanément les inconnus à l’aise. » Steve Melzer raconte sa rencontre avec Haas en 1969 : « Ce qui m’a le plus frappé chez ce célèbre photographe révolutionnaire, c’est sa simplicité et sa gentillesse. »
Cornell, le frère de Robert Capa, avait alors créé le Centre international de la photographie et organisait des séminaires en association avec l’Université de New York. Il convia Haas à présenter son travail. Ce dernier annonça que les photos qu’il allait projeter constituaient la base d’un livre qu’il envisageait de publier, mais qu’il n’était pas certain de l’accueil que le public leur réserverait, car elles étaient toutes en couleur. Comme le rapporte Steve Meltzer : « Il y a eu des murmures dans l’assistance. N’oubliez pas que nous sommes dans les années 1960 et que la plupart des photographes “sérieux” en particulier les photojournalistes ne voient le monde qu’en noir & blanc. Les lumières se sont éteintes, le projecteur s’est allumé et la première diapositive est apparue. Il s’agissait d’une image de chevaux courant à travers une prairie et elle était surprenante parce que les animaux et l’arrière-plan étaient flous. C’est le genre de photographie que la plupart des photographes et des rédacteurs de l’époque auraient tout simplement jeté. Le public a commencé à s’agiter, ne sachant pas comment réagir. D’autres images sont apparues et, peu à peu, tout le monde s’est calmé, hypnotisé par ce qu’il voyait. À la fin du diaporama, le public s’est tu. Capa se lève et commence à applaudir, suivi par d’autres. Haas a baissé la tête pour saluer leur approbation. » Ces images et d’autres furent publiées dans le premier livre de Haas, La Création, en 1971, un classique en son genre qui s’est vendu à plus de 350 000 exemplaires, ce qui en fait l’un des livres de photographie les plus vendus de tous les temps.
Inge Bondi poursuit : « La frustration de Haas face aux limites de la technologie l’a poussé à tout moment à être quelque peu en avance sur son temps. Il était un pionnier technologique avec l’œil d’un peintre et l’âme d’un poète. » En ce qui concerne sa propre transition vers la couleur, Haas expliqua : « Ayant la possibilité d’exprimer un monde en couleur par la couleur, je cherchais une composition dans laquelle la couleur devenait bien plus qu’une simple image en noir & blanc. » Toutefois, de nombreux photographes, conservateurs de musée et historiens étaient encore réticents à considérer la photographie en couleurs comme de l’art, compte tenu des origines commerciales de cette technologie. De nos jours encore, même si la photographie couleur est devenue le mode d’expression dominant, le noir & blanc a conservé ses adeptes inconditionnels. Roland Michaud qui, avec son épouse Sabrina, arpenta les chemins d’Asie pendant des décennies, me confia alors qu’il faisait une dernière visite en Inde dans le cadre de son ouvrage Voyage en quête de lumière : « Sur la place parisienne, si on ne travaille pas en noir & blanc, on ne vous considère pas comme un photographe, mais comme un illustrateur. » J’en ai fait moi-même l’expérience puisque les critiques les plus élogieuses sur mon modeste travail photographique furent écrites au sujet du seul livre que j’ai publié en noir & blanc, Visages de paix, Terres de sérénité, ainsi qu’à l’occasion de la seule exposition que j’ai faite entièrement en noir & blanc, « Contemplations » aux Rencontres d’Arles (et pourtant, ces images étaient des images couleur converties en noir & blanc !) Pour la petite histoire, à Arles, j’avais calligraphié des citations au bas des grands tirages réalisés sur du papier japonais fait à la main. Une personne dans la rue m’interpella en me disant : « J’ai vu l’exposition des photos pour lesquelles vous avez écrit des phrases, mais qui a fait les photos ? » Pourtant, la photographie est l’une des occupations que j’apprécie le plus et j’éprouve une grande joie à partager mes images. De fil en aiguille, ni vraiment professionnel ni complètement amateur, j’ai participé à de nombreuses expositions et publié douze albums de photographies. Peut-être me dira-t‑on un jour : « Magnifiques photos, mais qui a écrit les textes ? »
Retrouvez l’ensemble de cette démarche photographique dans Lumière, publié aux Éditions Allary.

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