
Le 26 août 2026, un pan du glacier du Langtang Lirung s’est détaché à plus de 5 200 mètres d’altitude, chutant de 1 200 à 1 500 mètres avec une violence telle que l’Institut d’études géologiques des États-Unis l’a d’abord enregistrée comme un séisme. En quelques secondes, au moins 10 millions de mètres cubes de glace se sont effondrés, se transformant en une masse d’environ 20 millions de mètres cubes d’eau, de boue et de débris. Le bilan, deux semaines plus tard, dépasse les 6 000 personnes disparues — et il y a hélas peu de chances d’en retrouver beaucoup vivantes.
Un mécanisme encore mal compris
Jusqu’ici, l’attention se portait surtout sur les débordements de lacs glaciaires, capables de provoquer des « tsunamis des montagnes ». Mais le 26 août, un autre mécanisme s’est enclenché : le recul de la partie basse d’un glacier laisse sa partie haute en suspens. Sous l’effet du réchauffement, le permafrost qui la maintenait fond à son tour, la glace se brise et tombe — parfois directement dans un lac glaciaire, provoquant son débordement brutal. La vague, pouvant atteindre 180 km/h dans les gorges étroites où vivent de nombreux habitants, emporte tout sur son passage : villages, routes, près d’une quarantaine de centrales hydroélectriques.
Ce danger reste largement invisible : les glaciers concernés sont souvent à plusieurs jours de marche du moindre poste d’observation, et seuls trois d’entre eux, au Népal, font l’objet de mesures de terrain régulières, en surface seulement.
Un phénomène appelé à se répéter
Le Langtang Lirung n’est pas un cas isolé. L’Himalaya, le Karakoram et les massifs environnants forment le « troisième pôle » : avec ses 40 000 glaciers, c’est la plus grande masse de glace de la planète après l’Arctique et l’Antarctique. Mais ce pôle fond plus vite que les deux autres, notamment parce que les fumées industrielles venues d’Inde et du Pakistan noircissent la glace et accélèrent son absorption de chaleur. La vitesse de fonte s’est accrue de 65 % en dix ans.
Au Bhoutan, un lac glaciaire retenant 50 millions de mètres cubes d’eau voit sa moraine s’amincir dangereusement — passée de 50 à 15 mètres d’épaisseur en vingt-cinq ans. Des glaciologues tentent de le drainer progressivement pour désamorcer la menace.
Au total, 47 lacs glaciaires dangereux sont recensés entre le Népal, le Tibet et l’Inde, dont 21 au Népal seul, dans une situation comparable à celle du Langtang Lirung. Plus troublant encore : des centaines de lacs, au Népal comme au Bhoutan, n’ont pas encore de nom, car ils n’existaient pas il y a trente ans — des paysages entiers façonnés par le réchauffement, sans que personne n’ait eu le temps de les cartographier.
Une injustice climatique flagrante, chiffres à l’appui
Cette catastrophe frappe un pays qui n’en est en rien responsable. Un Américain émet en moyenne environ 14 tonnes de CO2 par an, un Européen entre 5 et 7 tonnes selon les pays, tandis qu’un Népalais n’en émet qu’environ 0,5 tonne — soit près de trente fois moins qu’un Américain et dix à quinze fois moins qu’un Européen. Le Bhoutan affiche même un bilan carbone négatif, ses forêts absorbant plus de carbone que le pays n’en émet, et le Népal des émissions quasi nulles.
Et pourtant, ce sont les Népalais qui subissent les conséquences les plus brutales d’un dérèglement climatique dont ils portent une part infime de la responsabilité. Le Népal paie, au prix fort, les excès des autres.
Une population qui ne se tait plus
Cette injustice, la population népalaise en a aujourd’hui pleinement conscience. Face à la multiplication des catastrophes, des voix s’élèvent pour réclamer des réparations aux nations qui émettent l’essentiel des gaz à effet de serre responsables du dérèglement climatique. L’argument est simple : un pays qui contribue à peine au problème ne devrait pas en assumer seul les conséquences les plus meurtrières. Cette exigence de justice climatique, longtemps portée dans les conférences internationales, prend aujourd’hui une résonance directe et urgente sur le terrain.
« Nous n’avons pas de moyen de contrôler l’instabilité des glaciers à proprement parler », reconnaît un spécialiste de la cryosphère à Katmandou. Les systèmes d’alerte existants ne surveillent que la montée des eaux dans les rivières — un signal trop tardif pour les habitants les plus proches des gorges. Et le même événement, préviennent les chercheurs, pourrait se reproduire ailleurs, sans qu’on puisse l’anticiper.
Derrière les milliers de personnes qui ont perdu la vie des villages rayés de la carte — se dessine une question qui dépasse largement l’Himalaya : celle de la responsabilité et de la solidarité face à une crise dont les effets se concentrent, une fois de plus, sur ceux qui l’ont le moins provoquée.

La réponse des Karuna-Shechen au Népal
Depuis le 26 août, Karuna-Shechen se mobilise auprès des communautés touchées par les inondations. Dans les districts de Rasuwa et Nuwakot, les équipes distribuent de l’eau, des produits essentiels et du matériel, et mettent progressivement en place un accompagnement psychosocial. Plus de 1 000 personnes ont déjà reçu un soutien direct.
Références
Systemiq / Integrated Mountain Initiative, en collaboration avec l’ICIMOD et le GB Pant National Institute of Himalayan Environment, rapport Prosperous and Resilient Himalayas (2026) — source directe du chiffre de 65 % d’accélération de la fonte en une décennie, et de l’estimation qu’un tiers de la fonte est due au carbone noir (suie des fours à briques de la plaine indo-gangétique).
sur la perspective de perte de 80 % du volume glaciaire d’ici 2100 : Étude ICIMOD 2023 (Hindu Kush Himalaya Assessment)
Duan, Jianping, Lun Li, Liang Chen, and Haoxin Zhang. “Time-Dependent Warming Amplification over the Tibetan Plateau during the Past Few Decades.” Atmospheric Science Letters 21, no. 10 (2020)
Bamber, Jonathan. “Nepal-Tibet disaster linked to climate change – a glaciologist explains.” The Conversation, August 28, 2026.
Sengupta, Saurya. “Nepal Devastation Puts Focus Back on Glacial Lake Outburst Floods in the Himalayas. What Is a GLOF?” Hindustan Times, August 26, 2026.
ICIMOD, rapport conjoint avec le gouvernement népalais et le PNUD, New glacial lake inventory report (données actualisées en 2025-2026) — source du chiffre de 47 lacs glaciaires potentiellement dangereux (21 au Népal, 25 au Tibet, 1 en Inde)
Sur le lac Thorthormi Tsho au Bhoutan : NHESS (Copernicus), « Advancing glacial lake hazard and risk assessment in Bhutan… » (2026) et « A glacial lake outburst flood risk assessment for the Phochhu river basin » (2024) — études hydrodynamiques chiffrant un volume combiné jusqu’à 53 millions de m³ avec le lac voisin Raphstreng Tsho ; NASA Earth Observatory, « Thorthormi Glacier Lake, Bhutan » — sur l’affaissement de la moraine et le programme d’abaissement manuel du niveau du lac depuis 2008.
Onlinekhabar (18 septembre 2026), « What has Nepal done to adapt to climate change? » — chiffre précis : émission moyenne mondiale 4,67 t/habitant, Népal 0,54 t/habitant (soit un facteur d’environ 27 à 30 par rapport aux États-Unis, dont les émissions per capita avoisinent 14-15 t).
Harvard International Review, « Carbon Negativity in Bhutan: An Inverse Free Rider Problem » — sur le statut du Bhoutan, dont les forêts séquestrent bien plus de carbone que le pays n’en émet (un facteur de 3 à 4 selon les années).
La demande de réparations climatiques
Al Jazeera, Inside Story (3 septembre 2026), « Is Nepal leading the battle for climate justice? » — le ministre des Affaires étrangères népalais demandant explicitement des compensations à la Chine, aux États-Unis et à l’Inde.