

Pour accompagner la sortie de son livre Lumière aux Éditions Allary, Matthieu Ricard vous propose une série de blogs autour de la photographie. Une invitation à partager l’émerveillement, à célébrer la beauté du monde et à poursuivre cette quête de lumière qui traverse son parcours depuis soixante ans.
« La couleur, c’est la joie. On ne pense pas la joie. On est porté par elle. » – Ernst Haas
Steve Edwards, professeur d’histoire et de théorie de la photographie à l’Université de Birkbeck à Londres, nous instruit sur le fait qu’une vingtaine de personnes ont revendiqué la paternité de l’invention de la photographie durant la première moitié du XIVe siècle. De nombreux chercheurs et inventeurs, travaillant de manière isolée, ont en effet mis au point divers procédés pour fixer une image sur un support grâce à l’utilisation de composés chimiques variés, aboutissant à des résultats de qualité inégale. Toutefois, parmi ce nombre, seulement quatre ou cinq personnages sont réellement à l’origine de découvertes fondamentales et d’avancées significatives.
Ces images captaient les différentes intensités lumineuses sur un support, les traduisant en zones de clarté allant du noir le plus profond au blanc le plus pur. La photographie est donc tout naturellement née en noir & blanc. Il y a fort à parier que si par un exploit supplémentaire, les pionniers de la photographie avaient réussi à capter des images en couleurs, ils ne se seraient certainement pas privés de cette possibilité et la photographie en noir & blanc n’aurait sans doute pas connu le même grand essor, jusqu’à obtenir le statut d’art fondateur de la photographie.
Un grand nombre des photographes du XXe siècle qui ont marqué l’histoire de la photographie — Ansel Adams, Robert Capa, Henri Cartier-Bresson (« l’œil du siècle »), René Burri, Josef Koudelka, Ian Berry, Werner Bischof, Édouard Boubat, Robert Doisneau, Cristina Garcìa Rodero, Dorothea Lange, Raghu Rai, Marc Riboud et bien d’autres — ont photographié exclusivement en noir & blanc. Pour ces photographes de l’instant décisif, la couleur n’aurait rien ajouté et pouvait même être considérée comme une distraction qui risquait d’éclipser le sujet principal d’une photographie. Pourtant, on imagine mal la photo emblématique de Steve McCurry de la petite fille afghane sans ses yeux vert intense d’un autre monde, pas plus que l’on imagine la Nuit étoilée de Van Gogh ou Le Jardin de l’artiste à Giverny de Monet en noir & blanc. Ernst Haas a fort bien résumé cette situation : « La couleur ne signifie pas le noir & blanc plus la couleur. Le noir & blanc n’est pas non plus une image sans couleur. Chacune nécessite une conscience différente de la vision et, par conséquent, une discipline différente. Les moments décisifs en noir & blanc et en couleur ne sont pas identiques. »
Le monde n’étant pas en noir & blanc, aucun des grands peintres du passé de Rembrandt à Monnet en passant par Turner n’a songé à peindre en noir & blanc. Ces peintres ont d’ailleurs souvent exprimé leur relation essentielle à la couleur, tel Kandisky dans un texte de 1914 : « Cet amour de la nature se composait principalement de la pure joie et de l’enthousiasme que me donnait la couleur. Souvent une tache d’un bleu limpide et d’une puissante résonance aperçue dans l’ombre d’un fourré me subjuguait si fort que je peignais tout un paysage uniquement pour fixer cette tâche. »
Cézanne s’exprima maintes fois sur ce sujet : « La lumière est une chose qui ne peut être reproduite, mais doit être représentée par quelque chose d’autre — par la couleur. J’ai été content de moi lorsque j’ai trouvé ça. » Il ajoute : « Le dessin et la couleur ne sont en aucun cas deux choses différentes. Quand vous peignez, vous dessinez… Lorsque la couleur est à son plus fort, la forme est à son maximum. »
La première pellicule couleur accessible à tous, le fameux Kodachrome auquel tant de photographes sont restés longtemps fidèles, a vu le jour en 1935. J’ai moi-même utilisé des pellicules Kodachrome 12 ASA dans les années 1960, une sensibilité inimaginable de nos jours où l’on peut maintenant photographier couramment à 3200 ASA et même avec certains appareils jusqu’à 100 000 ASA. L’introduction du Kodachrome II à 25 ASA, puis à 64 ASA, fut perçue comme un luxe à l’époque ! En Inde, lorsque je vivais à Darjeeling, je devais envoyer mes films au laboratoire Kodak à Bombay et ils me revenaient un mois plus tard par la poste dans un petit paquet jaune que j’ouvrais avec impatience et délectation. Soixante-quinze ans plus tard, en 2010, le tout dernier rouleau de Kodachrome fut confié à Steve McCurry qui en exposa précautionneusement les 36 images en Inde pour le National Geographic, symbolisant la fin d’une époque.
En 1950, le Musée d’Art moderne de New York, le MoMa (Museum of Modern Art), présenta le travail de divers artistes et marquait une première exploration de la photographie couleur dans le contexte des beaux-arts. Mais la couleur était encore loin d’être acceptée et le grand photographe Edward Steichen qui dirigeait alors le département de photographie du musée avait une opinion très réservée : « Cette exposition pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, car malgré de belles réalisations individuelles et de riches promesses, la photographie couleur en tant que moyen d’expression pour l’artiste reste une énigme. »
C’est à Ernst Haas que l’on doit l’entrée de couleur dans l’art photographique par la grande porte. C’est lui qui, selon l’expression de Steve Melzer, « a brisé le plafond de verre du noir & blanc » et « a changé le monde de la photo avec une explosion de couleurs. » Haas expérimenta pour la première fois le Kodachrome en 1949 et fut séduit par cette nouvelle façon de s’exprimer. Avec le superbe photographe de nature, Eliot Porter et quelques autres, Haas fut ainsi l’un des premiers adeptes convaincants du potentiel créatif de la photographie en couleurs.
En 1951, le magazine Life publia un étonnant essai de vingt-quatre pages en couleur de Haas sur New York intitulé Images of a Magic City (« Images d’une ville magique »), le plus grand reportage en couleur jamais publié à l’époque. En 1962, Haas fut invité à faire une exposition de ses photographies en couleurs au MoMa, le Musée d’Art moderne de New York, exposition qui marqua un tournant dans la reconnaissance de la photographie couleur dans le monde de l’art. À cette occasion, Edward Steichen fut cette fois-ci convaincu et commenta à propos de Haas : « C’est un esprit libre, libéré des traditions et des théories, qui est allé à la rencontre d’une beauté inégalée dans le domaine de la photographie. »
Retrouvez l’ensemble de cette démarche photographique dans Lumière, publié aux Éditions Allary.

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Sources
Steve Edwards, Photography, A Very Short Introduction. Oxford University Press.
Ernst Haas, On Photography. https://ernst-haas.com/writings-by-haas/
W. Kandinsky, La grammaire de la création, in Écrits complets, vol II, édition établie et présenté par Ph. Sers, Denoël-Gonthier, 1970, p. 271.
Propos de Cézanne rapporté dans Denis Maurice, Journal, tome II « (1905-1920) », Paris, La Colombe, éditions du Vieux Colombier, 1957, p. 28-30.
Steve Melzer, How Pioneering Photographer Ernst Haas Changed the Photo World with a Burst of Color. Shutterbug (2015). https://www.shutterbug.com/content/how-pioneering-photographer-ernst-haas-changed-photo-world-burst-color.
Eliot Porter (1901-1990), renommé notamment pour ses photos d’oiseaux et ses images intimes de la nature, devint directeur du Sierra Club. Il écrivit : « Avant tout, une œuvre d’art est une création de l’amour. […] L’amour est la nécessité fondamentale qui sous-tend le besoin de créer, qui sous-tend l’émotion qui lui donne forme. »
Voir le communiqué de presse issu par le MoMa à l’occasion de l’exposition de 1950. https://assets.moma.org/documents/moma_press-release_325728.pdf
Campbell, Bryn, ed. (1981). World Photography. Ziff-Davis Books. pp. 134–13
