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Célébrer les couleurs du monde

Pour accompagner la sortie de son livre Lumière aux Éditions Allary, Matthieu Ricard vous propose une série de blogs autour de la photographie. Une invitation à partager l’émerveillement, à célébrer la beauté du monde et à poursuivre cette quête de lumière qui traverse son parcours depuis soixante ans.

Les textes bouddhiques racontent l’histoire d’un aveugle à qui l’on tentait d’expliquer ce qu’est le blanc. « Le blanc est la couleur de la neige », lui dit-on tout d’abord. « Ah, le blanc est donc froid, » conclut l’aveugle. On essaya encore : « Le blanc est la couleur des cygnes. » « Bien, alors le blanc fait “ frou-frou, ” » commenta l’aveugle, imitant le bruissement des ailes du cygne prenant son envol. La couleur ne serait-elle qu’une construction mentale ? Goethe semble abonder dans ce sens : « Une couleur qui n’est pas regardée est une couleur qui n’existe pas. » 

Comme le souligne Michel Pastoureau, grand historien des couleurs, « Définir ce qu’est la couleur n’est pas un exercice facile, il suffit pour s’en rendre compte d’ouvrir un dictionnaire : les auteurs éprouvent toujours de grandes difficultés pour proposer une définition claire, pertinente, intelligible et tenant dans un nombre raisonnable de lignes. »  Le Grand Robert par exemple définit la couleur comme le « caractère d’une lumière, de la surface d’un objet (indépendamment de sa forme), selon l’impression visuelle particulière qu’elles produisent. » Il parle aussi d’une « propriété que l’on attribue à la lumière, aux objets de produire une telle impression (la couleur). » Nous ne sommes donc guère avancés. Cette impuissance à définir la couleur a été relevée par le philosophe Ludwig Wittgenstein dans Remarques sur les couleurs : « Si l’on nous demande : “que signifient les mots rouge, jaune, bleu, vert ? ” nous pouvons bien entendu montrer immédiatement des choses qui ont de telles couleurs. Mais notre capacité à expliquer la signification de ces mots ne va pas plus loin. » 

« Plus que la nature, le pigment, la lumière, l’œil ou le cerveau, c’est la société qui “ fait ” » la couleur, » poursuit Michel Pastoureau qui raconte comment la couleur a d’abord été définie comme une matière, une pellicule, qui enveloppe et dissimule les choses, puis, après que Newton eut réussi en 1666 à disperser la lumière blanche en différents rayons colorés à l’aide d’un prisme, la couleur devient définie comme une lumière et non plus seulement comme une matière.

Comme l’a montré l’historien, la perception des couleurs et la valeur qu’on leur accorde a profondément changé au fil de l’histoire et varie considérablement d’une couleur à l’autre. Durant l’époque préhistorique, le rouge était la couleur dominante. Selon Pastoureau, « Pour les sciences humaines, parler de “ couleur rouge ” est presque un pléonasme. Le rouge est la couleur archétypale. La première que l’homme a maîtrisée, fabriquée, reproduite, déclinée en différentes nuances, d’abord en peinture, puis en teinture. […] Cela explique aussi pourquoi dans de nombreuses langues, le même mot peut signifier tout ensemble “ rouge ”, “ beau ” et “ coloré. ” Même si dans notre vie quotidienne la place du rouge est devenue discrète — du moins si on la compare à celle qui fut la sienne dans l’antiquité gréco-romaine ou au Moyen-Âge —, le rouge reste la couleur la plus forte, la plus remarquable, la plus riche d’horizons poétiques, oniriques et symboliques. » 

Quant au bleu, « Pour les peuples de l’antiquité, nous dit toujours l’historien, cette couleur compte peu ; pour les Romains elle est désagréable et dévalorisante : c’est la couleur des barbares. Or aujourd’hui, le bleu est la couleur préférée des Européens, loin devant le vert et le rouge. »Personnellement, j’ai toujours été fasciné par les jeux de couleurs, leur interaction, leurs mélanges, leurs contrastes. Un film de Sergueï Paradjanov, un réalisateur de génie, russe d’origine arménienne, intitulé Les Chevaux de feu, l’un des rares films que j’ai vu plusieurs fois a beaucoup inspiré mon travail photographique. Le film dépeint, entre autres, une séquence prolongée sur une fête villageoise dans les Carpates durant laquelle, le cinéaste tournoie sans cesse sur lui-même, crée un tourbillon éblouissant de couleurs floues au sein duquel émergent sporadiquement des visages distincts. Une phrase de Pierre Bonnard décrit parfaitement ce que je ressens en photographiant les couleurs : « J’ai réalisé que la couleur pouvait tout exprimer sans avoir recours au relief ou à la texture. J’ai compris qu’il était possible de traduire la lumière, les formes, les personnages par le biais de la couleur seule sans avoir à recourir à d’autres valeurs. »

Retrouvez l’ensemble de cette démarche photographique dans Lumière, publié aux Éditions Allary.


Matthieu Ricard reverse l’intégralité de ses revenus – droits d’auteur de tous ses livres, photographies et conférences – aux projets de développement menés par l’association Karuna-Shechen qui oeuvre à faire reculer la pauvreté et révéler le plein potentiel des femmes, hommes et enfants les plus vulnérables. Ainsi, chaque lecteur devient, à travers son achat, un acteur direct de la solidarité.