blog

Hommage à Jane Goodall

Jane Goodall n’est plus… C’est avec une profonde émotion et une grande tristesse que nous avons appris sa disparition. Elle semblait défier le temps et l’âge. Elle est partie, à 91 ans, et nous ne pouvons que célébrer 91 années d’une vie magnifique, consacrée à ouvrir nos yeux et nos cœurs et sur ce que sont les « autres » êtres sensibles : capables d’émotions, d’amitié, de sollicitude, de se réconforter mutuellement, de manifester leur deuil, de fabriquer des outils, et tant d’autres merveilles encore.

Porte-parole inlassable des autres espèces, Jane imposait le respect par l’alliance unique d’une grande douceur et d’une volonté inébranlable de défendre les grands singes, et tout particulièrement les chimpanzés, qu’elle avait observés avec tant de patience, de proximité, et discernement.

C’était une grande dame, d’une rare élégance, qui suscitait respect et admiration. J’ai eu la chance de la rencontrer à plusieurs reprises et d’être l’heureux bénéficiaire de son amitié.
Elle restera à jamais dans mon cœur comme une puissante source d’inspiration.

Voici un extrait d’un dialogue que nous avions eu à Brisbane, en Australie en 2011.

Matthieu : Il existe une continuité ininterrompue entre les différentes espèces animales et les êtres humains. La réalité de ce continuum devrait nous pousser, nous, humains, à réévaluer la manière dont nous traitons les autres animaux.

Jane Goodall : Bien sûr, il n’y a aucun doute qu’il existe une continuité de sentiments et d’émotions. Il n’y a aucun doute que les animaux ressentent de la douleur. Je ne sais pas jusqu’à quel niveau des espèces ce ressenti existe, mais je suis sûre que les insectes ressentent une forme de douleur, puisqu’ils évitent les stimuli désagréables ou menaçants. Quant aux animaux dotés de cerveaux plus complexes, ils ne ressentent pas uniquement de la douleur, mais aussi de la peur et de la souffrance — une souffrance aussi bien mentale que physique.

Ce qui me choque le plus, c’est que les gens paraissent presque schizophrènes dès lors que vous évoquez les conditions terribles qui règnent dans les élevages intensifs, l’entassement cruel d’êtres sensibles dans des espaces minuscules — des conditions tellement horribles que l’on est obligé de leur administrer sans cesse des antibiotiques pour les garder en vie, sinon ils se laisseraient mourir. Je décris souvent le cauchemar du transport et des abattoirs où tant d’animaux ne sont même pas étourdis avant d’être écorchés vifs, plongés dans l’eau bouillante. C’est horrible. S’ils tombent pendant le transport, on les hisse par une jambe, qui se casse. Évidemment, c’est atrocement douloureux. Lorsque je raconte tout ceci aux gens, ils gens répondent souvent: « Oh, s’il vous plaît, ne m’en parlez pas, je suis trop
sensible et j’adore les animaux. » Et je me dis, « Mais qu’est-ce qui a bien pu dérailler dans ce cerveau ?! »

Les pratiques de l’industrie alimentaire – de l’industrie de la viande– sont particulièrement choquantes, car elles sont validées par les gouvernements et les populations. Même s’ils ne les approuvent pas consciemment, ils le font en mangeant de la viande. Et ces pratiques augmentent à mesure que davantage de gens veulent manger davantage de viande. Elles détruisent l’environnement, diminuent les stocks d’eau et gaspillent une quantité énorme d’énergie, transformant les protéines végétales en protéines animales avec un rendement ridicule (Il faut 10 grammes de protéine végétale pour faire 1 gramme de viande). Sans parler de la souffrance massive, massive, interminable, de tous les jours. Ce n’est que souffrance de la naissance à la mort.

Jeune, je mangeais des bouts de viande, parce que nous mangions tous de la viande, nous ne réfléchissions même pas à sa provenance. Je n’ai pris conscience de « l’élevage intensif », de la manière cruelle dont les animaux sont élevés et abattus, que lorsque je suis rentrée de Gombé, parce que cet élevage avait commencé en Angleterre avant mon départ. J’ai regardé ce bout de viande sur mon assiette, et j’ai pensé : « Il symbolise la peur, la douleur, la mort. » C’est le dernier bout de viande que j’aie jamais regardé sur mon assiette. Je n’ai jamais plus touché de viande ou de poisson.

Mais s’ajoute à cela l’expérimentation animale. Elle est pharmaceutique – c’est la pire – et médicale. Elle est censée être régie par des règlements, mais ceux-ci sont très souvent contournés. Ici encore, on observe cette schizophrénie : un homme qui a un foyer, une femme et des enfants, et un chien. Il parle de sa chienne comme d’un membre de la famille, il dit : « Elle comprend tout ce que je dis. » Puis il se rend au labo, revêt une blouse blanche et fait des choses innommables à des chiens.

Matthieu : La télévision diffuse des films d’horreur, mais si vous voulez montrer ne serait-ce qu’un peu de ce qui se passe dans ces élevages et abattoirs industriels, personne ne veut ni le diffuser ni le regarder — je suppose parce que cela souligne notre complicité. Ce sont des chambres de torture qui opèrent sans cesse. Comment pouvons-nous raviver nos valeurs humaines et sensibiliser davantage les gens à la souffrance que nous créons ?

Jane : C’est ce que nous faisons avec « Roots and Shoots » (« les Racines et les pousses »), un programme que je réalise visant à engager et valoriser les jeunes par le service. Nous ne disons pas aux jeunes ce qu’ils doivent faire. Ils se réunissent, bavardent et choisissent trois projets : aider les gens, aider l’environnement, et aider les autres animaux — y compris les animaux domestiques. J’inclus ces sujets dans toutes mes conversations, et ils commencent à réfléchir et à apprendre, et à être absolument horrifiés par ce qu’ils découvrent. Il s’ensuit qu’ils ne toléreront pas ces conditions devenus adultes. La seule manière de sensibiliser les gens sur le long terme est de travailler sur les jeunes. Je participe aussi des réunions avec des sénateurs et députés. Il faut les toucher au cœur, car chez eux, tout passe par la tête.


L’esprit de Jane Goodall perdure à travers l’Institut Jane Goodall France, qui poursuit son œuvre en protégeant les chimpanzés, en éveillant les consciences et en inspirant chacun à agir pour un monde où humains, animaux et nature coexistent en paix.