
L’aventure commença en 1997. À la sortie du Moine et le Philosophe, je me trouvai soudain devant la perspective de ressources dont je n’avais nullement besoin. À l’occasion de la promotion du livre, un journaliste me demanda si j’avais un regret dans la vie. Je m’estimais incroyablement fortuné du cours de mon existence, répondis-je, mais j’aurais aimé pouvoir mettre davantage en application la compassion que j’avais cultivée de mon mieux au cours de vingt-cinq ans de pratique méditative guidée par mes maîtres depuis 1967, date de mon premier voyage en Inde où je rencontrais Kangyur Rinpoché, mon premier maître spirituel.
Par chance, ce vœu allait pouvoir se réaliser. Jusqu’alors, je constatais, impuissant, les difficultés qui affectaient les populations dont je partageais le quotidien en Inde, au Népal et au Tibet. Mais je ne disposais d’aucun moyen financier pour entreprendre quoi que ce soit qui puisse leur être utile.
Après la disparition de Dilgo Khyentsé Rinpoché, mon deuxième maître principal, son petit-fils, le présent abbé du monastère de Shéchèn, Rabjam Rinpoché m’appela un jour pour me dire qu’il souhaitait que nous nous engagions plus activement au service des populations locales. En 1999, nous envisageâmes diverses possibilités, tout d’abord au Népal, près de Shéchèn, mais aussi à Bodhgaya, en Inde, où nous construisions un monastère. Nous avons tout organisé un service de clinique mobile en Inde, dans quelques-uns des villages les plus pauvres de la province du Bihar. Puis nous avons construit une clinique du Népal.
Les choses allaient bientôt prendre de l’ampleur. En 1999, je rencontrai un ami, qui avait lu Le Moine et le Philosophe. Il me demanda s’il était envisageable d’entreprendre des projets humanitaires au Tibet. « La répression est encore très stricte, lui répondis-je, mais nous pourrions essayer et commencer par une école et un petit dispensaire près du monastère de Shéchèn au Kham, ce qui facilitera la supervision de ces projets. »
Il accepta sans hésiter et en 2000, je retournai au Tibet oriental et nous réussîmes à mener à bien ces deux premiers projets. Encouragés par succès, nous avons ensuite construit un vingtaine des dispensaires, vingt-cinq écoles, dix-huit ponts et des maisons d’accueil pour personnes âgées.
En 2004, les projets que nous avions engagés en Asie ayant pris une certaine ampleur, nous avons officiellement fondé Karuna-Shechen en France, puis des branches de Karuna-Shechen furent fondées aux États-Unis, à Hong Kong, au Canada et en Suisse. Nos projets prirent peu à peu de l’ampleur.
En 2015, deux séismes majeurs ravagèrent le Népal. En étroite collaboration avec le monastère de Shéchèn, une équipe de la clinique de Shéchèn et une trentaine de moines partirent tous les jours pendant deux mois à bord de deux camions distribuer de la nourriture, des couvertures et autres nécessités dans des villages sinistrés, ainsi qu’administrer des soins aux habitants. C’est ainsi que nous avons secouru deux cent mille personnes dans deux cent vingt villages, apportant six cents tonnes de riz et quinze mille tentes, entre autres choses.
En Inde, les projets se développèrent considérablement dans trois des États les plus pauvres du pays, le Bihar, le Jharkhand et le West-Bengal. Nous établîmes des centres médicaux à partir desquels des cliniques mobiles rayonnent dans des villages éloignés où viennent se faire soigner des patients de plusieurs centaines de villages voisins. Nous créâmes également soixante-dix centres d’alphabétisation destinés aux femmes adultes, dont certaines sont âgées de plus de cinquante ans.
Le programme Small Money, Big Change (« Peu d’argent, grand changement ») se fixa pour but de favoriser la création de soixante mille jardins permettant aux familles de devenir autosuffisantes, pour un coût de cent vingt euros par potager. Nous créons aussi des centres de formation professionnelle pour les femmes – vannerie, broderie, fabrication de bougies décoratives, de serviettes hygiéniques, etc. Nous apportons notre soutien à des douzaines de centres d’éducation de jeunes enfants, l’équivalent des classes maternelles en France. Nous formons des animatrices pour les éduquer par le jeu et l’apprentissage du sens de la coopération ; nous faisons don de jouets et fournitures scolaires à ces petites structures gouvernementales de campagne. Nous équipons des centaines de maisons villageoises de systèmes de collecte des eaux de pluie et avons planté des milliers d’arbres.
Karuna-Shechen dispose maintenant d’une équipe de collaborateurs dynamiques qui ont permis un essor que nous n’imaginions pas à nos débuts.
Tous ceux qui participent aux projets de Karuna-Shechen sont convaincus non seulement de l’importance de l’altruisme, mais aussi de la nécessité de cultiver dans notre propre vie la bienveillance, l’intégrité, la résilience, le dévouement, l’humilité et la joie de vivre. Ce sont en effet trop souvent les faiblesses de la nature humaine — les conflits d’ego, la corruption, etc. — qui expliquent l’effondrement de certaines organisations caritatives, et non le manque de projets à accomplir ou de ressources.
Notre approche fut toujours pragmatique et centrée sur le terrain, et les besoins exprimés par les populations elles-mêmes, en tenant compte de leur réalité vécue, sans idées préconçues. J’ai confiance dans le fait que nos collaborateurs présents et futurs perpétueront ces valeurs.
Un immense MERCI
À celles et ceux d’hier et d’aujourd’hui qui ont fait de Karuna bien plus qu’un projet humanitaire :
une aventure profondément humaine, rendue possible grâce à la générosité des bienfaitrices et bienfaiteurs, nourrie par le soutien des partenaires, portée avec cœur par les bénévoles et incarnée chaque jour par l’engagement indéfectible de nos équipes en Inde, au Népal et en France.
Crédit photo : Anirban Ranjit

Depuis sa création, Karuna-Shechen s’engage à faire reculer la pauvreté et à permettre aux femmes, aux hommes et aux enfants les plus vulnérables d’exprimer leur plein potentiel. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une organisation : c’est celle d’un mouvement collectif porté par des milliers de personnes – donateurs, bénévoles, partenaires et bénéficiaires – unis par une même vision. Tout au long de l’année 2025, ne manquez pas les histoires personnelles de celles et ceux qui illustrent cette trajectoire commune.