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Dialogue avec le Père Ceyrac – 3e partie

M : Le pire est d »imaginer que l »on puisse être heureux de manière égoïste. Un bonheur égoïste est fondamentalement dysfonctionnel. Certains imaginent qu »ils peuvent construire leur bonheur sur la souffrance des autres, alors que notre bonheur passe forcément par l »amour et le bonheur des autres. Dans le bouddhisme, on trouve une pratique qui consiste à échanger soi-même et autrui. On se regarde comme l »autre le ferait et on regarde l »autre comme s »il était soi. On peut utiliser le va et vient du souffle. Quand on expire, on pense qu »on donne tout l »amour, la santé, la longévité, les richesses, les qualités et la connaissance que l »on a en soi. On se donne entièrement, sans partage, en pensant que chaque être reçoit la totalité de ce que nous avons. Puis on inspire et on prend avec joie toutes les souffrances et les difficultés des autres, non pas comme un fardeau mais comme une substance ou une chose qu »on a la capacité de dissoudre, de transformer. Ainsi, l »amour devient aussi naturel que la respiration.

P.C. : C’est exactement cela. Nous avons besoin d »aimer pour vivre comme nous avons besoin de respirer pour vivre.

C.V-P : Vous dites que nous ne pouvons pas être heureux sans les autres. Mais comment font les grands méditants qui vivent des années dans une grotte sans voir ni parler à personne ?

M : Au départ, ils constatent en eux une impuissance à aider autrui qui leur fait désirer développer cet amour universel afin de pouvoir mieux le donner. Ils sont un peu comme un mendiant qui souhaite offrir un banquet à ses compagnons sans avoir des provisions. Pendant toutes les années que le grand poète tibétain Milarépa a passé dans une solitude totale, il n »y a pas eu une prière, une méditation, un mantra qui ne fut dédié au bien des autres. Cette solitude permet de construire une force formidable afin de pouvoir accomplir le seul but qui en vaille la peine : venir en aide à tous les êtres vivants sans exception. On peut penser que la vie contemplative est inutile. Mais c »est comme si l’on disait que, lorsque l »on construit un hôpital, les travaux de plomberie, d »électricité, de maçonnerie ne soignent pas les malades. Or une fois l »hôpital terminé, celui-ci aide beaucoup plus que s »il fallait opérer dans la rue.

P.C. : En Inde, mes prières sont sur les autres, pour les autres. Je tâche toujours de voir quelle est l »influence des autres dans ma vie. Il y a des hommes qui m »ont marqué pour la vie, comme le Mahatma Gandhi. Parfois, il suffit de rencontrer une personne pendant trois secondes pour qu »elle détermine le reste de notre existence. C »est comme lorsque deux trains se croisent. Enfin, aujourd’hui, en Occident, les trains vont trop vite et on n »a plus le temps de regarder. Dans les trains de l »Inde, il m »arrive d »envoyer un baiser à quelqu »un dans un train qui croise le mien et on me répond. Il y a très longtemps, j »ai rencontré une belle femme de 25 ans. Elle s »appelait Yvonne Tap et avait débarqué en Inde en 1950. Bouleversée par la misère des slums et des bidonvilles de Calcutta, elle m »avait dit : « Je n »ai rien à leur donner. Alors je me donne moi-même. » Cette femme était venue en Inde pour trois mois. Elle y vit encore aujourd’hui. Elle est devenue carmélite dans un monastère du Bihar, l »une des provinces les plus pauvres. Je ne l »ai vue que quelques minutes mais je m »en souviendrai toujours.

M : Je connais quelqu’un qui a rencontré son maître spirituel pendant quelques minutes seulement. C »était comme si une fenêtre s »ouvrait en lui. C »était suffisant.

C.V-P : Souffrez-vous de la solitude ?

P.C. : Oui, c »est ma seule souffrance. Je souffre de la solitude culturelle. Cette souffrance ne vient nullement de la chaleur, de l »inconfort ou des moustiques. Et vous, Matthieu, en souffrez-vous?

M : Pas du tout, (rire). Les moments de solitude sont un délice. Ils sont comme de la glaise donnée au potier pour en faire un ouvrage.

P.C. : J »ai encore beaucoup à apprendre. Actuellement, je fais du rabiot de vie pour apprendre à aimer davantage.

imagePhoto Olivier Follmi