
Extraits de l’ouvrage de Matthieu Ricard – Plaidoyer pour l’altruisme (NiL éditions, 2013)
“ Des recherches plus récentes de l’équipe de Michael Tomasello et Felix Warneken à l’Institut Max-Planck de Leipzig ont montré que les tout jeunes enfants offraient spontanément leur aide à un expérimentateur pour accomplir diverses tâches – leur apporter un objet tombé par terre, par exemple – et cela en l’absence de toute récompense. Comme le remarque Felix Warneken : « Ces enfants sont si jeunes qu’ils portent encore des couches et sont à peine capables de parler, et pourtant ils manifestent déjà des comportements d’entraide. »
Peu de chercheurs, jusqu’alors, avaient étudié expérimentalement le phénomène d’entraide chez les très jeunes enfants. En effet, les théoriciens du développement ont été longtemps influencés par l’hypothèse, formulée par Jean Piaget et son élève Lawrence Kohlberg, selon laquelle les comportements empathiques orientés vers autrui ne se manifestaient pas avant l’âge scolaire, et qu’avant cet âge l’enfant était entièrement égocentré. Piaget a étudié le développement du jugement moral chez l’enfant, lequel est lié à son développement cognitif. Mais, en mettant l’accent exclusivement sur la faculté de raisonner, il a négligé l’aspect émotionnel et en a conclu que les jeunes enfants étaient dépourvus d’empathie avant l’âge de sept ans. Depuis, d’innombrables recherches expérimentales ont montré qu’il en va tout autrement, et que l’empathie se manifeste très tôt chez l’enfant. Il commence par offrir une aide « instrumentale », en apportant, par exemple à un adulte un objet dont il a besoin, ce qui suppose une compréhension des désirs de l’autre. Un peu plus tard, il manifeste une aide « empathique », en consolant, par exemple, une personne triste.
Lorsqu’un expérimentateur en train d’accrocher du linge fait tomber une pince à linge et peine à la récupérer, la quasi-totalité des enfants de dix-huit mois se déplacent pour ramasser la pince et la lui tendre. Ils réagissent en moyenne dans les cinq secondes qui suivent la chute de la pince, ce qui est approximativement le même laps de temps dont a besoin un adulte placé dans une situation similaire. De même, les enfants viennent ouvrir la porte d’un placard devant laquelle butte un expérimentateur qui a les bras chargés de livres.
Mieux encore, les enfants reconnaissent spécifiquement une situation dans laquelle l’adulte a véritablement besoin d’aide : si ce dernier jette délibérément la pince à linge par terre au lieu de la faire tomber par inadvertance, les enfants ne bougent pas.
Les enfants de dix-huit mois vont jusqu’à montrer à un adulte qui se trompe la bonne façon d’effectuer une tâche simple. En voyant un expérimentateur s’efforcer maladroitement d’attraper par un trou trop petit une cuillère qui lui a échappé des mains et qui est tombée dans une boîte, les enfants se déplacent pour ouvrir une trappe qu’ils ont repérée sur le côté de la boîte, récupèrent la cuillère et la tendent à l’expérimentateur. Là encore, les enfants ne bougent pas si l’expérimentateur a ostensiblement fait exprès de jeter la cuillère dans le trou. ”
Photo : Villageois près de Kapilasvitu, Népal, ou l’association humanitaire Karuna-Shechen développe divers projets concernant l’extrême pauvreté, l’hygiène (toilettes), la santé reproductive et autres interventions. Mars 2024
Dès la naissance, l’enfant est naturellement altruiste et coopératif, mais tout se joue entre 0 et 5 ans. Pour préserver ce précieux potentiel, l’association Karuna-Shechen concrétise sur le terrain la vision de son fondateur, Matthieu Ricard. En Inde et au Népal, elle accompagne les enseignants et les parents pour que chaque enfant puisse grandir et s’épanouir avec confiance. Découvrez notre campagne.