Ce que Cartier-Bresson et tant d’autres m’ont appris
Par Matthieu Ricard le
Alors que la neige tombe, un pétrel fulmar passe devant la chute de Skógafoss en Islande. Cette chute d’eau tombe d’une hauteur de 60 m. Au printemps de nombreux pétrels fulmars (Fulmar glacialis) viennent nicher sur les falaises qui entourent la chute. Islande 17 avril 2014
Pour accompagner la sortie de son livre Lumière aux Éditions Allary, Matthieu Ricard vous propose une série de blogs autour de la photographie. Une invitation à partager l’émerveillement, à célébrer la beauté du monde et à poursuivre cette quête de lumière qui traverse son parcours depuis soixante ans.
J’ai fait la connaissance d’Henri-Cartier Bresson dans mon adolescence. Il avait étudié la peinture avec ma mère Yahne le Toumelin (1923-2023) dans l’atelier d’André Lhote, juste avant la Seconde Guerre mondiale, et était resté ami de mes parents. Je lui avais alors montré mes premières photos, notamment le portrait d’une jeune fille au travers d’une vitre embuée, dont j’étais très fier, mais qui ne l’a pas du tout impressionné ! Comme il l’a dit par ailleurs : « Vos dix mille premières photographies seront les pires. » J’en étais encore aux premières centaines… Plus tard, lorsque nous sommes devenus proches amis, il me confia un principe que lui avait enseigné André Lhote : « Une bonne composition doit pouvoir être regardée tout aussi bien à l’envers qu’à l’endroit, » et me fit quelques démonstrations, images à l’appui.
En 1996, lors de la publication, aux États-Unis, de mon premier livre de photo, Journey to Enligthenment (traduit en Français sous le titre L’Esprit du Tibet), je montrai les épreuves du livre à Henri dans son appartement parisien. Cette fois-ci, il observa silencieusement les planches du livre, s’arrêtant sur chaque page, particulièrement sur les portraits des maîtres spirituels. Je partis pour l’Inde le lendemain. En arrivant, un fax d’Henri m’attendait : « Je me promenais dans les jardins des Tuileries et cette phrase m’est venue : “La vie spirituelle de Matthieu et son appareil photo ne font qu’un, de là surgissent ces images fugitives et éternelles”».
« Les photos me prennent et non l’inverse, » disait encore Cartier-Bresson. C’est ainsi que je ressens les choses. Parfois, vient en effet le moment où les personnages, le lieu et la lumière m’apparaissent de telle façon que je ne peux résister à capter une image et en faire offrande à tous ceux qui poseront leurs yeux sur elle. L’idéal est de vivre sur les lieux où l’on photographie, de sorte que le temps joue en votre faveur : qu’une scène exceptionnelle s’offre à votre regard et vous êtes présent. Alors, j’examine attentivement cette scène afin de déterminer la meilleure manière de lui rendre hommage et de préserver l’impression ressentie sur le moment. Il y a aussi des photos que je regrette de ne pas avoir prises. Un jour, à Calcutta, dans les années 1970, je vis passer un homme qui tirait tant bien que mal une calèche derrière laquelle était attaché un cheval qui suivait au bout d’une corde. J’ai encore cette image en tête, pas sur la pellicule. « Un de ces jours, je publierai un ouvrage de toutes les photos que je n’ai pas prises. Ce sera un énorme succès, » écrivit René Burri, éminent photographe de l’Agence Magnum.
J’ai maintes fois contemplé et admiré l’œuvre des grands photographes, Ansel Adams, Ernst Haas (son chef-d’œuvre, La Création, en particulier, que je revisite régulièrement), et bien d’autres encore. J’ai noué des liens d’amitié avec nombre de photographes que j’admire — Jim Brandenburg, Vincent Munier, Yann Arthus-Bertrand, Steve McCurry, pour n’en citer que quelques-uns en dehors de Cartier-Bresson. Je continue d’apprendre à leur contact. Il m’arrive de contempler une image particulièrement frappante ou inspirante et de m’imprégner longuement de sa beauté, de sa composition, ou du message qu’elle transmet, une image qui restera dans gravée en ma mémoire et enrichira ma vision. De mon humble point de vue, une photographie réussie est une image que l’on ne se lasse pas de la contempler, qui procure un sentiment d’élévation ou éveille nos consciences sur une tragédie humaine. Le grand peintre Joan Miró disait à ce sujet : « Vous pouvez regarder une image pendant une semaine et ne plus jamais y penser. Vous pouvez aussi regarder une image une seconde et vous en souvenir toute votre vie. »
J’apprécie autant les couleurs riches que la « couleur sans couleurs » : un oiseau blanc volant devant une cascade sous la neige tombante. Danielle Föllmi avec qui j’ai collaboré pour « Himalaya bouddhiste, » notre ouvrage commun avec Olivier Föllmi, m’a dit un jour que je « peignais avec la lumière ». Je ne pense pas être à la hauteur d’un tel compliment, mais il reflète l’idéal que je poursuis en photographie.
Le peintre doit s’entraîner à son art des mois, des années, une vie entière… En comparaison, l’art de la photographie peut paraître facile. Ne suffit-il pas d’appuyer sur le déclic ? Mais comme le remarquait l’illustre scénographe Robert Delpire, « C’est précisément cela qui la rend difficile. »
Un dimanche matin, Henri Cartier-Bresson m’avait convié à un petit-déjeuner. Il avait également donné rendez-vous à un journaliste de Newsweek, à huit heures et demi — jour et horaire peu habituels pour un interview ! Nous étions attablés avec son épouse, Martine Franck, grande photographe elle aussi, quand le journaliste arriva. Quelque peu intimidé, ce dernier s’assit en face d’Henri et posa son stylo et un bloc-notes sur la grande table ronde en bois ciré. Pointant le carnet du doigt, Henri demanda : « Vous êtes de la police ? » Après cette entrée en matière un brin déstabilisante, le journaliste posa la question classique : « Qu’est-ce qui fait un bon photographe ? » Ce à quoi Henri rétorqua : « Je ne suis pas photographe. Je préfère le dessin. Et puis tout le monde peut être photographe, il suffit de posséder un appareil photo. » Martine intervint pour tempérer ces propos : « Mais enfin, Henri, tu sais bien que ce n’est pas vrai ! » Le reste de l’interview se déroula plus normalement, au grand soulagement du journaliste.
Oui, il est facile d’appuyer sur le déclic : vous aurez toujours un résultat. Et si vous avez de la chance, que le tableau que vous offre un visage ou un paysage est immensément beau, il est fort possible que votre première photo soit un chef-d’œuvre. Mais cette facilité est trompeuse : comme le peintre, le photographe apprend toute sa vie à voir des choses qu’il n’aurait jamais vues auparavant et à les traduire en images qu’on ne se lasse pas de contempler. « Ce n’est pas ce que vous regardez qui est important, c’est ce que vous voyez, » nous rappelait Henry David Thoreau. J’ai appris toute ma vie à repérer un détail, à être touché par une composition, par l’immensité d’un paysage, à saisir une lumière fugace, l’éclat d’un regard, un moment magique, et à leur rendre hommage de la meilleure façon possible. Pour Don McCullin, « Si vous ne ressentez rien quand vous êtes devant un sujet ou un paysage, il y a peu de chances que les gens ressentent quelque chose en regardant vos photos. »
Au fil des années, le regard s’éduque, s’affine et permet de mieux voir ce qui est présent, ce que le monde et les êtres nous offrent. Puis, il s’agit de faire vibrer les couleurs et chanter la lumière pour retrouver le sentiment de saisissement, de rupture des pensées, et de ravissement qui a été le nôtre en contemplant un visage, l’immensité d’un ciel, la majesté d’une montagne, l’évanescence d’un reflet, les dédales d’une écorce ou l’intimité d’une fleur. « Les photos sont là, il suffit de les prendre, » disait Robert Capa, cofondateur de l’agence Magnum avec Henri Cartier-Bresson.
Les images de violence et de souffrance sont nécessaires pour éveiller les consciences et inspirer notre détermination à intervenir, à contribuer, à remédier aux injustices. Soyons inspirés par les paroles de Nelson Mandela pour ne pas perdre de vue le potentiel de transformation qui se trouve en chacun d’entre nous : « L’amour naît plus naturellement dans le cœur de l’homme que son contraire. Même aux pires moments de la prison, quand mes camarades et moi étions à bout, j’ai toujours aperçu une lueur d’humanité chez un des gardiens, pendant une seconde peut-être, mais cela suffisait à me rassurer et à me permettre de continuer. La bonté de l’homme est une flamme qu’on peut cacher, mais qu’on ne peut jamais éteindre. » Il importe de maintenir un juste équilibre et d’éviter de tomber dans le « syndrome du mauvais monde » qui nous fait penser que l’être humain est foncièrement mauvais et le monde sans espoir. À l’occasion de la publication de l’un de mes albums de photos, le seul que j’ai fait en noir & blanc, Visages de paix, terres de sérénité, en 2015, l’hebdomadaire L’Express publia un article intitulé « Reporter de paix », une épithète que j’accepte avec joie.
Il n’est pas évident d’exprimer cet idéal en images, mais je me suis efforcé d’évoquer la douceur d’un enfant au regard innocent, la sérénité d’un vieillard au sourire édenté, ou la beauté intérieure d’un maître spirituel bienveillant, et de partager l’émerveillement qui m’a saisi devant un paysage sublime. La photographie, disait encore Cartier-Bresson, consiste « à mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. »
En 1999, je fus convié à exposer à Visa pour l’image à Perpignan. Une trentaine d’expositions dépeignaient des sujets graves et douloureux — — des conflits sanglants tels que la guerre du Kosovo, les emprises mafieuses en Sicile, les affres de la famine au Soudan, et les dépendances à la drogue rongeant Brooklyn. Seules trois expositions, celles de Yann Arthus-Bertrand, d’Olivier Föllmi et la mienne offraient une vision positive de la nature humaine. Mon choix de photographier cette plus belle part de la nature humaine et les merveilles de la part sauvage du monde n’émane ni d’un aveuglement sur la misère du monde ni d’un optimisme naïf. C’est une inclination naturelle de ma part — j’ai toujours eu du mal à photographier la souffrance et la décrépitude. Ce choix est également inspiré par la volonté de contrebalancer la prédominance des « mauvaises nouvelles » dans nos médias, un phénomène probablement ancré dans notre évolution qui nous prédispose à être vigilants face aux dangers. Or, il y a toujours des horreurs qui sont perpétrées quelque part dans le monde et les souffrances ne manquent pas. Cette démarche reste empreinte du plus grand respect pour ceux qui documentent les conflits, les persécutions, les migrations forcées et autres tragédies humaines. J’ai connu nombre de correspondants de guerre et mesure le lourd tribut personnel qu’ils ont payé pour être les témoins, trop souvent impuissants, d’actes d’une barbarie aussi absurde qu’atroce.
Steve McCullin disait à propos de son travail : « J’ai été longtemps mal à l’aise avec mon étiquette de photographe de guerre, qui suggérait un intérêt presque exclusif pour la souffrance d’autrui. Je savais que j’étais capable de faire entendre une autre voix. » (Il se consacre maintenant à la photo de paysages…) Il photographia notamment la famine qui sévit au Biafra entre 1967 et 1970 et ce sont ses images et celles d’autres photographes engagés qui suscitèrent un immense élan de solidarité dans le monde entier. Il dit à ce sujet : « Le moins que je puisse faire est d’essayer d’articuler ces histoires avec autant de compassion et de clarté qu’elles le méritent, avec une voix aussi forte que possible. Tout ce qui serait moins serait du mercenariat. » Sebastião Salgado également, n’a cessé de s’engager pour les « sans terres » et la protection des forêts de son pays d’origine, le Brésil. Il a vigoureusement dénoncé la perversion de la pauvreté au cœur de l’abondance, ainsi que l’exploitation de l’homme par ses pairs, notamment à travers ses photographies des mines d’or brésiliennes.
Retrouvez l’ensemble de cette démarche photographique dans Lumière, publié aux Éditions Allary.
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