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Plus fort est l’ego, plus on est vulnérable - 3

Par Matthieu Ricard le 26 mars 2019

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L’interview dont cet extrait est tiré a été réalisée par la journaliste Anja Jardine pour le journal Neue Zürcher Zeitung.

À quoi ressemblait votre nouvelle vie lorsque vous êtes entré dans la voie bouddhiste ?

Kangyour Rinpoché m’a donné différentes pratiques : méditations, visualisations, exercices de réflexion sur l’impermanence, la mort, la valeur de la vie, les lois de cause à effet, l’inanité des préoccupations mondaines. Quelques années plus tard, il m’a conseillé d’apprendre le tibétain. Je suis resté avec lui jusqu’à sa mort. Mon deuxième maître, Dilgo Khyentse Rinpoché, enseignait sans interruption : quelquefois à cinq personnes, quelquefois à dix mille, j’étais toujours avec lui, pendant onze ans, et étais exposé à sa présence en permanence. C’était des enseignements de textes et des enseignements venant de son cœur. Il avait vécu en retraite solitaire pendant trente ans avant de faire à d’autres le don de son enseignement.

Le bouddhisme est un entraînement de l’esprit. Pouvez-vous l’expliquer ?

Il s’agit principalement de remédier à la souffrance et à ses causes premières. À quoi sert un enseignement s’il n’est pas un antidote à la souffrance ? Beaucoup de souffrances sont fabriquées par notre propre esprit et c’est donc à notre esprit d’y remédier. Dans la méditation, on apprend à reconnaître les états mentaux qui causent la souffrance, comme la colère, l’orgueil ou la jalousie, à se distancier d’eux puis à les dissoudre. Cela exige une certaine confiance dans le maître, mais n’exige jamais une croyance aveugle. Puis, pas à pas, on constate que l’on fait des progrès.

Je suis heureux d’avoir passé quelques années dans la recherche scientifique. C’est un sentier comparable. Pour moi, la science est une approche rigoureuse de la réalité. Si on se fait des illusions, cela ne servira à rien. À quoi bon ? C’est la même chose : mauvaise science et mauvaise spiritualité ne mènent à rien. Dans le bouddhisme, le domaine d’investigation n’est pas les sciences physiques ou biologiques, mais les mécanismes du bonheur et de la souffrance, de l’ignorance et de la connaissance. Je n’ai jamais eu le sentiment de trahir l’approche de la science que je connais.

La souffrance est une conséquence de l’ignorance, écrivez-vous dans Le moine et le philosophe , un dialogue avec votre père sur le bouddhisme et l’Occident. Et ne pas savoir est fondamentalement le fait de s’accrocher à son moi. Pourquoi s’accrocher à son moi est-il une source de souffrance ?

Je me réveille, je vis, j’ai faim. Il y a la continuité de mon histoire, de ma personne, tout ce dont je me souviens. Nous avons des sensations, nous ne sommes pas des légumes. Tout cela est tout à fait normal. Rien de tout cela ne pose de problème. Cela devient problématique lorsqu’on commence à croire qu’il y a un noyau central, une unité autonome qui reste toujours la même, qui serait notre « moi », notre « ego », le cœur même de notre être. Lorsqu’on cherche ce moi, on ne le trouve nulle part, ni dans le cerveau ni dans le cœur ou dans le corps – la neurologie peut y répondre aussi clairement que le bouddhisme.

Le Rhin est un flot dynamique auquel on donne un nom et qui est différent d’un autre fleuve. Le Rhin n’est pas le Mississippi. Mais dans les deux rivières, l’eau qui coule est différente de celle qui coulait un moment avant. Il n’existe pas d’entité « Rhin » qui existe en elle-même, par elle-même. De même, la conscience est un continuum dynamique d’expérience. Le courant de notre conscience est différent de celui d’un autre être humain, notre corps est différent, alors nous lui donnons un nom. Mais il n’y a nulle part un noyau permanent.

Pourquoi cela fait-il une différence que je me voie comme un courant de conscience ou comme un noyau solide ?

Nous voulons protéger ce noyau que nous appelons « moi » de tout ce qui le rejette, le blesse, le menace. Nous aimerions lui faire plaisir. C’est une construction mentale, une illusion commode pour simplifier les relations avec le monde. C’est bien, mais cela conduit à la solidification du « moi » et du « mien », à une séparation excessive d’avec les autres. Cette fragmentation est dysfonctionnelle et se traduit en fin de compte par de la souffrance. Plus fort est l’ego, plus on est vulnérable. Le Dalaï-Lama ne dépend ni des éloges ni des critiques, le succès et l’échec ne l’accablent pas, ils ne menacent pas sa confiance intérieure, sa liberté intérieure, sa sérénité. Plus l’ego est transparent, plus la personne devient invulnérable. Si vous tirez des flèches vers le ciel, il n’en n’est pas affecté. En revanche, des « super-ego » comme le président Trump, par exemple, se comportent comme des petits enfants capricieux, pas comme des sages, et finissent par semer la souffrance partout autour d’eux. Un « super-ego » est extrêmement vulnérable ; on le voit à la manière violente de Donald Trump de réagir à ce qu’il ne peut pas supporter, il évalue tout en fonction de lui-même.

Interview publiée le 7 décembre 2018 dans sa version originale en allemand :
https://www.nzz.ch/gesellschaft/matthieu-ricard-buddhistischer-moench-und-molekularbiologe