Matthieu Ricard

Moine bouddhiste, Humanitaire, Auteur et Photographe
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Le Dalaï-lama parle de la science (1e partie)

Par Matthieu Ricard le 8 février 2011

Discours inaugural du Dalaï-lama à la rencontre organisée par le Mind and Life Institute à Delhi en Novembre, 2010, entre contemplatifs indiens et scientifiques.

Chers frères et sœurs
Comme les orateurs précédents l'ont déjà dit, je désire vous raconter qu'au début, c'est ma propre curiosité qui m'a donné envie de commencer un dialogue avec des scientifiques. Je suis intéressé par les sciences modernes depuis l'enfance. En 54-55, alors que je me trouvais à Beijing avec le Président Mao, il m'a dit :
« Votre manière de penser est très scientifique. »

Il y a une quarantaine d'années, alors que je pensais sérieusement à établir un dialogue avec des scientifiques, une amie américaine bouddhiste m'a dit :
« Faites attention, la science tue les religions, vous devriez donc être très prudent. »

J'ai pensé « Hmmm… ». Dans les traditions orientales, la tradition indienne et la tradition bouddhiste indienne, spécialement celle de l'université de Nalanda, tous les grands philosophes, les maîtres bouddhistes comme Nagarjoûna, Aryadéva, Dignaga, Bhavavivéka et Chandrakirti, ont insisté sur la recherche et l'investigation. Ils étaient comme des « professeurs » à Nalanda. Selon les propres recommandations de Bouddha, ils examinèrent ses paroles pour voir ce qui logique et raisonnable et ce qui ne l'était pas. Le critère ultime était donc la raison.

Ce qui signifie que les grands maîtres indiens n'acceptaient pas à priori les enseignements du Bouddha, ils utilisaient le raisonnement et l'analyse pour examiner le contenu du texte. Cette manière de faire est basée sur une parole du Bouddha qui dit : « Mes disciples ne doivent pas accepter mon enseignement simplement à cause de leur foi et de leur dévotion, mais au contraire l'analyser, comprendre sa signification et ensuite le mettre en pratique. » Il s'agit donc d'une approche très scientifique, sceptique, faite avec un esprit ouvert.

Une fois que vous avez découvert la nature véritable de quelque chose, l'étape suivante est de considérer les bienfaits de cette découverte. Je me suis donc dit que les méthodes d'investigation des scientifiques étaient similaires aux approches orientales.  Et j'ai pensé « « La science n'est vraiment pas très dangereuse, (rire) et ces professeurs de Nalanda étaient comme des scientifiques ». Au début, le dialogue s'est établi entre moi-même, mon interprète Thubtèn Djinpa et quelques amis.

Je me souviens qu'à une occasion, à Newport Beach en Californie, une dame qui était une philosophe des sciences mondialement réputée pensait, au début de la rencontre, qu'il n'y avait pas la moindre base de dialogue entre les bouddhistes et les scientifiques. Elle croyait que la rencontre serait inutile ou ennuyeuse, comme me le montrait son expression. Mais, quand nous avons commencé à discuter, elle m'a dit :
« Votre tradition bouddhiste est vraiment étrange, elle ne comporte ni dieu, ni créateur, ni idées de permanence. »

Evidemment, les bouddhistes adoptent le point de vue de l'anatman (l'absence d'existence d'un soi). Dès lors, elle montra beaucoup d'intérêt et, pendant les pauses thé, elle me posa beaucoup de questions.

Donc, au début, j'étais motivé surtout par la curiosité.
Quand, au début des rencontres du « Mind and Life Institute », j'ai suggéré à nos institutions monastique en Inde qu'il serait judicieux d'étudier les sciences modernes, elles n'ont pas été très réceptives, surtout en ce qui concerne l'ancienne génération des érudits. J'ai donc du leur donner plus d'explications. Au bout de quelques années, plusieurs étudiants ont commencé à s'intéresser et à participer au « Programme de Science pour les Moines » établi avec, spécialement, l'aide de l'université d'Emory. Il y a maintenant toute une série de manuels traduits en tibétain qui sont distribués dans nos institutions monastiques.

Dans les universités monastiques, nous étudions la pensée ancienne non bouddhiste, surtout la pensée hindouiste. Mais j'ai toujours dit à ces moines plus âgés : « Quand nous étions au Tibet et que vous y étudiiez ces textes, vous n'étiez pas en relation directe avec des philosophes non bouddhistes, vous ne faisiez qu'étudier ces anciens textes et en écrire des réfutations. Maintenant nous sommes en Inde, il y a donc des représentants vivant de ces traditions, qui les ont étudiées et mise en pratique. Vous devriez aller recevoir des enseignements de ces gens. Au lieu d'étudier des philosophies plus ou moins mortes, il est très important d'étudier des traditions vivantes, le Christianisme, l'Islam, la philosophie moderne, ainsi que les ouvrages des anciens philosophes occidentaux comme Platon et Aristote.
(à suivre)
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