Matthieu Ricard

Moine bouddhiste, Photographe et Auteur
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Jouir des beautés de la nature sans tuer – 1

Par Matthieu Ricard le 6 novembre 2020

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Quelques chiffres éclairants pour commencer : 81 % des Français ne sont pas favorables à la chasse (IPSOS, 2018), tandis que 69 % d’entre eux la rejettent entièrement (IFOP, 2019). Pourquoi ne pas les écouter ? Comment se fait-il que 1,6 % de la population impose sa loi sur 90 % du territoire où il est permis de chasser ? (1)

La pêche et la chasse sont pratiquées par bien des peuples pour survivre. Lorsque ce n’est pas le cas, elles sont rangées dans la catégorie des "divertissements sportifs". Les Européens qui vont à la chasse par plaisir ne sont certes pas dans la même position que les Eskimos qui tuent pour assurer leur subsistance ou pour empêcher un ours blanc de les dévorer. Les chasseurs des pays nantis consomment la plupart de leurs proies, mais ils n’ont que rarement besoin de cet apport pour survivre. De plus, les motivations déclarées des chasseurs ne citent pas la recherche de nourriture en premier lieu, mais le contact avec la nature (99 %), la convivialité (93 %) et l’entretien des territoires (89 %), autant de buts louables en eux-mêmes, mais qui ne nécessitent nullement l’usage d’un fusil pour tuer.

Dans son nouvel ouvrage, Pas de fusils dans la nature. Les réponses aux chasseurs (2), Pierre Rigaux dresse un portrait saisissant de la mainmise de la chasse sur la nature en France, y compris dans les parcs naturels les plus protégés, où il est interdit de cueillir une petite fleur, mais où, à force d’exceptions à la règle, il est permis de chasser quasiment toutes les espèces protégées, dont certaines sont en voie de disparition. Dans la réserve nationale des Haut-Plateaux du Vercors par exemple, les Tétras-lyre sont chassés là où les promeneurs sont priés de s’écarter pour ne pas les déranger. La chasse est ainsi autorisée, sous divers prétextes, dans quasiment toutes les réserves naturelles et tous les parcs nationaux français (à l’exception de la zone cœur de 5 parcs nationaux, soit seulement 0,5 % du territoire français). Sur le plateau de l’Aubrac, l’Office National des Forêts interdit les visiteurs du 15 septembre au 15 octobre pour "ne pas déranger les cerfs durant la période du brame". Mais dans ces espaces baptisés "zones de quiétude", les propres guides de l’ONF emmènent des clients chasseurs abattre des cerfs ! En toute quiétude bien entendu…

En France, la loi ne prévoit aucune journée nationale hebdomadaire de trêve de la chasse qui garantirait la sécurité des promeneurs. Tous les autres pays européens observent des "jours de non-chasse". En Suisse, dans le canton de Neuchâtel, trois jours sans chasse dont le dimanche obligatoirement ; en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, pas de chasse le dimanche ; en Espagne, deux à trois jours de chasse par semaine selon les provinces ; au Portugal, la chasse n’est autorisée que le jeudi et le dimanche. Rien en France. Pourquoi ?

En 1974, l’interdiction de la chasse dans le canton de Genève fut approuvée par référendum par 72 % de la population. Malgré les cris d’alarme des chasseurs l’apocalypse ne s’est pas produite, tout s’est bien passé et la faune du canton est très rapidement arrivée à un équilibre naturel, a retrouvé sa richesse et sa diversité et est fort appréciée par les promeneurs.

Comme l’explique également Marc Giraud dans Comment se promener dans les bois sans se faire tirer dessus (2), "la chasse ne représente qu’une toute petite partie de l’utilisation de nos terroirs par les citoyens. Plus de 2 millions de cavaliers, plus de 15 millions de randonneurs, plus de 20 millions de cyclistes, auxquels il faut ajouter les simples promeneurs, cueilleurs de champignons, groupes scolaires, naturalistes, artistes, photographes, sportifs, etc. – toutes ces catégories étant en pleine expansion – forment une écrasante majorité au regard du million de chasseurs en France."

70 % des personnes interrogées craignent de se promener en période de chasse. Combien des promeneurs qui le tentent se sont vus dire un jour par des chasseurs rencontrés dans leur balade, comme cela est arrivé à Pierre Rigaux : "Vous êtes inconscient, c’est dangereux de venir ici !". Tout cela dans des forêts ouvertes au public et sur des chemins communaux ! Chaque année, plus de 200 millions de cartouches sont tirées dans les campagnes françaises, un quart lors de ball-traps et le reste pour la chasse. Avec une portée dangereuse de trois kilomètres, les balles perdues font peur aux chasseurs eux-mêmes. On compte, en moyenne, 150 à 200 blessés et une vingtaine de morts par an. Autant de vies humaines sacrifiées à une activité qui se dit "conviviale et en harmonie avec la nature".

Sur les chemins publics, les chasseurs en activité demandent souvent aux promeneurs de faire demi-tour par mesure de sécurité. Ils posent des panneaux tels qu’ "Attention chasse en cours", toutefois ceux-ci n’ont aucune valeur légale pour interdire la circulation. Vous pouvez donc passer — à vos risques et périls. Les citoyens qui poseraient des panneaux du genre, "Attention balade en cours", "Photo de nature en cours" ou "Observations ornithologiques en cours" seraient la risée des chasseurs, ou pire : le 9 août 2013, des photographes d’oiseaux se font tirer dessus dans un marais du Nord à Hondschoote.

Si l’obstruction à la promenade, la randonnée, le VTT, l’observation des animaux, la photographie animalière par les chasseurs semble être un état de fait accepté, en revanche l’obstruction à un acte de chasse est passible de 1500 euros d’amende depuis 2010. Attention à ne pas vous trouver entre le lapin et le chasseur : vous risquer de recevoir des plombs et si vous survivez vous aurez une amende.

Les chasseurs se disent les "premiers écologistes de France." Nul doute qu’ils aient une bonne connaissance de la nature qu’ils côtoient régulièrement. Mais d’une part ils la connaissent pour mieux chasser, c’est-à-dire tuer des animaux, et, d’autre part, ils ne peuvent prétendre la connaître aussi bien que les scientifiques qui étudient de manière approfondie les mœurs des animaux, les équilibres biologiques, l’évolution des populations et le risque de disparition de certaines espèces.

Si les chasseurs connaissent la nature et protègent certains biotopes et certaines espèces, c’est pour mieux les chasser, et non pas pour protéger la nature et la faune en elle-même. Lorsqu’une espèce ne présente aucun intérêt pour eux ou interfère un tant soit peu avec leurs activités, elle est déclarée "nuisible" sans le moindre fondement scientifique. Les fédérations de chasse vont jusqu’à accorder des subventions à la ligue de Protection des Animaux (LPA). Mais il s’agit toujours du même cercle vicieux : protéger momentanément les espèces pour pouvoir mieux les tuer par la suite.

Notes

(1) : Voir Vocation : L’animal sujet de droit, propositions pour de nouveaux horizons (2019), Animal Cross.

(2) : Pierre Rigaux. Pas de fusils dans la nature. Les réponses aux chasseurs. Préface de Nicolas Hulot. humenSciences, 2020.