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Donner une chance aux altruistes

Par Matthieu Ricard le 23 décembre 2009

Récemment, à l'occasion de la préparation de la rencontre du ‟Mind and Life Institute” d'avril prochain (www.compassionineconomics.org), j'ai eu l'occasion de dialoguer avec les futurs participants de cette conférence, dont Ernst Fehr, un économiste suisse de grande réputation. Pour les économistes classiques, ‟le premier principe économique est que les individus sont motivés uniquement par leurs intérêts personnels.” (Francis Edgeworth, cité par Amartya Sen.) Mais selon Ernst Fehr, il est impossible d'ignorer le fait que nombre de personnes se comportent de manière véritablement altruiste. Si tel est le cas, comment faire en sorte que l'altruisme ait davantage d'influence dans nos sociétés?

Les recherches d'Ernst Fehr ont montré que si l'on place un groupe de personnes dans une situation dans laquelle la confiance réciproque joue un rôle important--un jeu associé à des retombées financières par exemple--environ 80% des participants commencent par coopérer loyalement les uns avec les autres. Mais dans un groupe, il y a toujours un certain nombre d'égoïstes invétérés. A mesure que ces derniers profitent de toutes les occasions pour prendre l'avantage au détriment des autres membres du groupe, les altruistes finissent par se lasser et le taux de coopération chute à 10%.

En revanche, si les altruistes sont disposés à établir un système de ‟punition altruiste"--pour reprendre les termes d'Ernst Fehr--grâce auquel les transgressions des égoïstes sont pénalisées, le taux de coopération passe de 80% à quasiment 100%.

Dans le premier cas, les égoïstes ont détourné à leur profit momentané la dynamique du groupe, comme ce fut le cas par exemple lors de la récente crise financière. Dans le deuxième cas, les altruistes ont réussi non pas à corriger les égoïstes--ce qui malheureusement semble être une entreprise utopique—mais à établir un système tel que les égoïstes aient intérêt à se comporter comme s'ils étaient altruistes.

La leçon est donc que ce sont les altruistes éclairés qui doivent établir les règles de fonctionnement du groupe, de la société et des institutions politiques et économiques.