blog

De la transformation personnelle au changement sociétal - Partie 2

Par Matthieu Ricard le 4 janvier 2016

En accord avec l’accent mis par Darwin sur l’importance de la coopération dans la nature, de nouvelles avancées dans la théorie de l’évolution nous permettent d’envisager un altruisme étendu qui transcende les liens de la famille et de la tribu et qui mette l’accent sur le fait que les êtres humains sont essentiellement des « super collaborateurs », pour reprendre le terme inventé par Martin Nowak.

L’évaluation des capacités de la transformation à la fois individuelle et collective est importante si nous voulons encourager le développement d’une société plus altruiste et d’un monde meilleur.

Des milliers d’années de pratique contemplative attestent du pouvoir de la transformation individuelle. Cette sagesse séculaire a désormais été confirmée par les neurosciences, qui ont démontré que toute forme d’apprentissage - comme par exemple apprendre à lire ou bien à jouer d’un instrument de musique - induit une réorganisation dans le cerveau, à des niveaux à la fois fonctionnel et structurel. Le même genre de réorganisation survient lorsque nous cultivons la bienveillance et si nous nous entraînons à développer l’amour altruiste et la compassion.

Comment passons-nous de la transformation personnelle au changement sociétal ? Des études récentes publiées par des théoriciens comme Peter Richerson et Richard Boyd, auteurs de « Not by Genes Alone », soulignent l’importance de l’évolution des cultures, plus lente que l’évolution individuelle mais beaucoup plus rapide que les changements génétiques. L’évolution culturelle est cumulative, elle se transmet sur des générations grâce à l’éducation et à l‘imitation. Les cultures et les individus continuent à s’influencer mutuellement. Les individus qui grandissent dans une culture nouvelle sont différents car leurs nouveaux usages transforment leur cerveau grâce à la neuroplasticité mais aussi l’expression de leurs gènes grâce au phénomène épigénétique. Ces individus contribuent à l’évolution de leur culture et de leurs institutions, et ce processus se répète à chaque génération. Nous pouvons donc nous attendre à une évolution bienvenue vers des sociétés plus coopératives et plus altruistes.

Cet idéal est tout à fait à notre portée. Des recherches récentes ont aussi montré que depuis notre plus tendre enfance nous sommes connectés pour être coopératifs et efficaces. Même les nouveaux nés reconnaissent la bienveillance envers les autres et la préfèrent aux mauvais traitements. Au laboratoire sur la petite enfance de Paul Bloom à l’Université de Yale, des expériences sur des nourrissons âgés de 6 à 10 mois ont montré qu’ils pouvaient reconnaître un comportement bienveillant et montrer leur préférence pour la gentillesse face à la malveillance. De façon similaire, l’Institut Max Planck de Leipzig a démontré que des enfants âgés de 12 mois pouvaient faire preuve spontanément d’un comportement d’entraide mutuelle et de coopération, sans modèle ou promesse de récompense de la part des adultes.

En partant de ces fondements, nous pouvons commencer à mettre en place une société plus altruiste, en ce concentrant sur les cinq point suivants :
• Nous avons besoin de promouvoir la coopération, ce qui suppose de privilégier l’apprentissage collaboratif sur la compétition, à l’école comme dans le domaine professionnel.
• Nous avons besoin d’aller vers une harmonie durable, ce qui réduira les inégalités et préservera notre environnement tout en faisant plus avec moins.
• Nous avons besoin de promouvoir une économie bienveillante. Une économie motivée par des intérêts égoïstes ne peut pas remédier à la pauvreté ou prendre soin de l’environnement.
• Nous avons besoin d’engagement local avec un sens de la responsabilité globale.
• Nous avons besoin d’étendre l’altruisme aux autres formes de vie – les 1,3 millions d’espèces répertoriées qui sont nos concitoyens dans ce monde.

L’altruisme ne doit pas être considéré comme une noble pensée utopique entretenue par des gens naïfs au grand cœur. Au contraire, c’est un facteur déterminant de la qualité de notre existence pour le présent et l’avenir. Nous devons avoir la perspicacité de le reconnaître et l’audace de le proclamer. La révolution altruiste est en chemin. Prenons-le tous ensemble.

Tof Path Huff Post Article

Photographie prise en Bretagne, France, par l’auteur.