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Davos

Par Matthieu Ricard le 11 février 2009

Un moine bouddhiste qui se dédie à l'action humanitaire a-t-il sa place au WEF (World Economic Forum) de Davos?

Les organisateurs ayant eu la bonté de m'y inviter et de m'offrir une tribune pour m'exprimer librement, il m'a semblé que c'était le bon endroit pour partager des idées qui me sont chères.

La crise économique, annoncée depuis plusieurs années par certains esprits perspicaces que l'on a feint de ne pas entendre, est clairement le résultat de l'égocentrisme et de l'avidité sauvage de nombreux investisseurs qui méprisaient totalement le sort des personnes dont ils ont dilapidés les ressources comme s'ils jouaient à la roulette.

Lors d'une session intitulée « Aider les autres », nous nous sommes interrogés sur la manière dont la philanthropie allait être affectée par la crise. Nombre de fonds de dotation d'associations caritatives, confiées à des investisseurs douteux, ont en effet fondu comme neige au soleil. Les entreprises qui consacraient une partie de leur surplus aux œuvres caritatives ou s'y engageaient par simple souci de leur image ont d'ores et déjà annoncé qu'elles suspendaient leur aide pour le moment. En revanche, les entreprises qui ont inscrit au cœur de leur mission la volonté de dédier une partie de leur travail, de leur créativité et de leurs ressources à des programmes sociaux ne voient aucune raison de renoncer à leur but parce la route s'annonce un peu plus chaotique. Certaines ont même affirmé qu'elles allaient, au contraire, augmenter leur aide — ce qui semble logique.

Il ressort également que les entreprises qui ancrent l'aide humanitaire au cœur de leur projet traversent mieux les crises financières. En effet, lorsque le profit financier est le seul but, si ce dernier vient à disparaître, tout s'écroule. La recherche d'un « bonheur égoïste » est finalement perdante pour tous. Par contre, si une composante humaine, sociale ou humanitaire est inscrite dans l'entreprise, tous ceux qui y participent, du grand patron aux employés, sont davantage motivés pour traverser ensemble des moments difficiles.

A bien y réfléchir, l'altruisme est le seul facteur qui permet d'intégrer trois échelles de temps que l'égoïsme rend presque incompatibles : l'économie à court terme, la qualité de vie à moyen terme, et la protection de l'environnement à long terme. Une approche plus altruiste nous éviterait certainement de bafouer, avec indifférence et cynisme, les intérêts matériels de ceux dont nous manipulons les ressources, de négliger les conditions de vie dans le milieu du travail et dans la société, et de faire fi de la survie même des générations futures.

Les puissants de ce monde auront-ils le cœur et la sagesse d'envisager un tel changement de perspective, plutôt que de reconstituer au plus vite des privilèges dysfonctionnels?