Matthieu Ricard

Moine bouddhiste, Humanitaire, Auteur et Photographe
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Bonheur National Brut et Produit National Brut — 5

Par Matthieu Ricard le 21 mars 2012

Suite et fin des extraits d'une déclaration du Premier ministre du Bhoutan, SE Jigmi Thinley en préparation aux débat du 2 Avril au Nations Unis, auquel j'aurai l'opportunité de participer.

Certains, n'en doutons pas, s'interrogeront : pourquoi ce casse-tête comptable est-il nécessaire ? D'autres demanderont aussi : nos indicateurs de PNB ne sont-ils pas suffisants ? Et bien tout d'abord ces nouvelles mesures sont importantes tout simplement parce que tout ce qui est comptabilisé et mesuré attire l'attention. […]

Voici quelques exemples. Les taux de criminalité sont un indicateur (soit ils augmentent soit ils diminuent), mais les comptes évaluent les coûts économiques des crimes contre la société — c'est à dire l'argent que nous pourrions économiser s'il n'y avait pas de crime. Les taux de tabagisme sont un indicateur, tandis que les comptes évaluent les coûts économiques du tabagisme pour notre système de santé en fonction des taux plus élevés de cancers des poumons, de maladies cardiaques ou d'affections respiratoires — autrement dit l'argent que nous pourrions économiser si aucun Bhoutanais ne fumait. Les émissions de gaz à effets de serre sont un indicateur permettant de mesurer si nous avons émis cette année moins de GES que l'année dernière, tandis que les comptes évaluent les coûts du changement climatique que l'on attribue à ces émissions.

En d'autres termes, nos tout nouveaux comptes de BNB vont ajouter à l'information fourni par nos indicateurs habituels la dimension d'une valorisation économique vitale. Et cela est essentiel pour la simple raison que le PIB n'est pas un indicateur mais un système comptable. Si nous voulons vraiment remettre en question la prédominance (voire la main mise) de la pensée attachée au PIB sur notre propre pensée et l'élaboration de nos politiques, il est tout à fait nécessaire de constituer un système comptable plus large, plus approprié et plus exhaustif qui comptabilise correctement la valeur de notre richesse naturelle, humaine et culturelle.
Tant que les budgets mèneront le monde, et tant que nous ignorerons les vrais bénéfices et les vrais coûts de notre activité économique, les seuls indicateurs ne pourront pas déloger le PIB de la place prépondérante qu'il occupe actuellement. Et si nous voulons concrétiser ce que Sa Majesté a compris très profondément, à savoir que le BNB était plus important que le PNB, alors nous devons aller vers la prochaine étape en créant une vraie société de BNB : nous devons nous appuyer sur notre excellent système d'indicateurs pour construire désormais un nouvel ensemble de comptes de BNB.

Que signifie en pratique ce nouveau système comptable ? Voici quelques exemples. Lorsque nous présenterons nos budgets annuels, nous commencerons aussi à comptabiliser la santé de nos forêts et d'autres ressources naturelles comme l'eau. Et si nous avons eu une mauvaise année à cause d'incendies, par exemple, et bien nous devrons compter la perte de forêts en tant que dépréciation de notre richesse naturelle, de la même façon que nous chiffrons actuellement la dépréciation lorsque nous comptabilisons la valeur de notre capital immobilier ou manufacturé. Et si nous plantons des arbres, nous le compterons comme un investissement en capital naturel, comme nous comptabilisons actuellement les investissements dans notre capital immobilier.

Pour prendre un exemple de capital humain : nous commencerons à chiffrer la prévention des maladies comme un coût économique plutôt que de nous fourvoyer à comptabiliser de telles dépenses comme un gain économique. Nous avons commencé, par exemple, à calculer ce que coûte l'alcoolisme à l'économie, et nous avons donc pu considérer les dépenses à réaliser pour la prévention de l'alcoolisme comme de fructueux investissements pour notre capital humain (et non pas simplement comme des coûts, tels qu'ils apparaissent dans notre système comptable actuel erroné). […]

Le plus important peut-être : nos nouveaux comptes nationaux reflèteront au final les piliers principaux de notre Bonheur National Brut, de façon à ce que nous puissions esquisser un pas en avant de façon équilibrée pour le bénéfice de tout notre peuple. Par là-même les nouveaux comptes seront très certainement un cadeau pour le monde et pourront bénéficier à de nombreux autres pays qui peuvent s'en inspirer.