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Bodhgaya, le trône de diamant de l'Inde

Par Matthieu Ricard le 23 avril 2011

Cinq siècles avant la naissance avant la naissance du Christ, un ascète émacié se leva de son lieu de méditation, au terme de six années passées à effectuer d'extrêmes austérités dans la forêt. Il marcha d'un pas mal assuré vers la rivière Niranjana. Il s'effondra en cours de chemin. Il revint à lui grâce à une jeune villageoise qui lui apporta du riz au lait. Après avoir recouvré ses forces et s'être baigné dans les eaux de ce fleuve tropical bordé de sable argenté et frangé de palmiers, il comprit que mortifier le corps ne mène pas à l'Eveil.

Il se dirigea vers un arbre majestueux à l'ombre duquel il s'assit, en faisant le voeu de ne pas se lever avant d'avoir compris la nature ultime de l'esprit et de la réalité. Il passa donc la nuit assis sous le Ficus religiosa que l'on appelle désormais l'Arbre de la Bodhi. Ce lieu allait être connu sous le nom de ‟Trône de Diamant de l'Inde”, l'actuel Bodhgaya et cet homme n'était autre que Siddharta Gautama qui à l'aube devint l'Eveillé, le Bouddha.

Avant l'aube et jusqu'après le crépuscule, des milliers de pèlerins font le tour de l'Arbre de la Bodhi et du Temple monumental qui le jouxte à l'arrière. Ils murmurent des mantras, égrènent leurs rosaires, chantent les paroles du Bouddha ou louent sa sagesse. Des montagnards descendus des lointaines vallées de l'Himalaya, portant encore leurs vêtements de peaux et de laine épaisse, côtoient des fidèles du Sri Lanka vêtus de coton d'un blanc immaculé, des moines Thaïlandais en robe safran, des nonnes Chinoises en bleu, des Japonais habillés de noir et des Occidentaux qui déambulent, affublés de toutes sortes de tenues. Assis à l'ombre, de vieux moines font sans cesse tourner de gros moulins à prières.

Des centaines de pèlerins, pour la plupart Tibétains, se prosternent devant le Temple. Ils n'adorent pas un dieu, mais expriment ainsi leur respect envers l'ultime sagesse du Bouddha. Les deux à trois mille prosternations qu'ils effectuent par jour, glissant sur de lisses planches de bois, sont un vibrant hommage au corps, à la parole et à l'esprit d'Eveil du Bouddha. Ils prient afin de purifier leur propre corps, parole et esprit de tout obscurcissement. Dans ce contexte, l'ennemi est l'ignorance, le champs de bataille est le samsara - le monde de l'existence conditionnée - et la victoire consiste à s'affranchir de la souffrance.

On dit que non seulement le Bouddha Shakyamouni, mais les mille et deux Bouddhas de cette ère, ont atteint et atteindront l'Eveil en ce lieu même que l'on considère comme un ‟jardin suspendu” au milieu de cet âge sombre. Le poète bouddhiste Asvagosha dénomma Bodhgaya ‟le nombril du monde”.

On pense que l'empereur Ashoka construisit le premier monument commémorant l'Eveil du Bouddha près de l'Arbre de la Bodhi, vers le IIIè siècle avant J.-C. Selon les récits détaillés de Huien Tsang, le célèbre pèlerin et érudit chinois, un édifice plus important fut érigé au VIIè siècle. Une communauté de plusieurs milliers de moines fut fondée près de ce monument. Les vagues d'invasions musulmanes qui déferlèrent au XIIè siècle firent disparaître le bouddhisme du sol indien; cet édifice fut lui aussi détruit. Au XIVè siècle, les rois de Birmanie restaurèrent le grand Temple. Mais il tomba à nouveau en ruine. Au fil du temps, le sable déposés par les inondations et le vent le recouvrirent partiellement jusqu'au XIXè siècle, moment où le royaume de Birmanie et un Anglais très déterminé, Alexander Cunningham, entreprirent de le restaurer sous sa forme actuelle. C'est ainsi que le grand Temple fut ressuscité.

Il y a trente ans, peu de pèlerins se rendaient à Bodhgaya qui se dressait sereinement au beau milieu de la campagne du Bihar. Aujourd'hui, Bodhgaya est un lieu vibrant d'une puissante et ineffable sérénité, en contraste frappant avec l'agitation chaotique de la ville voisine de Gaya. Plus d'une vingtaine de monastères de tous les pays bouddhistes ont été construits à quelques kilomètres du monument principal et abritent les pèlerins qui viennent en nombre sans cesse croissant.

Lorsque le Dalaï-lama conféra l'initiation du ‟Tantra de la Roue du Temps”, appelé Kalachakra, en 1985, deux cent mille fidèles s'étaient rassemblés pour assister à ces enseignements, y compris les principaux maîtres spirituels des différentes traditions du bouddhisme tibétain. Des milliers de gens avaient réussi à venir du Tibet. Traversant les hauts cols enneigés, ils avaient bravé les gardes-frontière afin d'échapper pour quelques semaines à la répression impitoyable du régime communiste chinois. Certains d'entre eux avaient payé de leur vie ce périlleux voyage.
Il était extraordinaire de voir ces Tibétains assis aux premiers rangs de la foule, leur rêve comblé au-delà de toute imagination. Car non seulement, ils pouvaient contempler le chef et maître spirituel qu'ils aimaient tant, mais ils pouvaient rester assis toute la journée pendant une semaine en face de lui! Animés d'une ferveur qui jaillissait du tréfonds de leur coeur, ils contemplaient le Dalaï Lama d'un regard aussi clair que le ciel.

En Occident, un tel événement aurait demandé des mois de préparation accompagnée d'une logistique sophistiquée. Ici, en l'espace d'une ou deux semaines, des milliers de tentes qui servaient de restaurants le jour et de dortoir la nuit, avaient poussé comme des champignons. Les marchands indiens étaient également au rendez-vous. Deux cent mille personnes sont venues, ont séjourné puis sont reparties sans grand tumulte. Lorsque les enseignements s'achevèrent, la foule disparut aussi soudainement qu'elle s'était formée, rappelant ces vers :

A voir des milliers de pèlerins
Qui se séparent et se dispersent,
Je songe qu'en vérité cette séparation
Illustre l'impermanence des phénomènes.

Comme les nuages d'automne, la vie est éphémère.
Parents, proches :
Passants sur la place du marché!
Telle la rosée sur le bout des tiges,
La fortune est évanescente.
Telle une bulle à la surface de l'eau,
Le corps est fragile et transitoire.
Les affaires du samsara sont futiles ;
Seul compte le saint Dharma.
La chance de s'y consacrer
N'apparaît qu'une fois : maintenant.

image Le grand stoupa de BodhgayaimageSa Sainteté le Dalaï-lama à sous l'arbre de la Bodhi imageL'arbre de la BodhiimageLe stoupa érigé en mémoire de Dilgo Khyentsé Rinpotché