Matthieu Ricard

Moine bouddhiste, Humanitaire, Auteur et Photographe
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Attitude face à la mort - 7 - suite et fin.

Par Matthieu Ricard le 29 juin 2010

(Interview sur Radio Canada)
Question: Avant que nous nous quittions, une dernière question me brûle les lèvres : est-il vrai que, chez certains grands méditants, la décomposition du corps intervient plus lentement que chez la plupart des gens, ou s'agit-il là d'une légende?

Réponse: Ce phénomène peut durer un certain temps, parfois plusieurs jours. C'est une question qui fait l'objet d'un programme de recherche auquel le Dalaï-Lama s'est montré favorable. Il est vrai que des personnes meurent ‟en méditation”. Quand on les regarde, elles donnent l'impression de ne pas être tout à fait parties. On parle en pareil cas de « méditation post mortem » qui peut durer jusqu'à deux semaines dans certains cas. Lorsque ces personnes cessent leur méditation, la différence est immédiatement perceptible. Brusquement, elles prennent l'allure d'un cadavre, c'est-à-dire que la tête s'effondre et qu'apparaissent de nombreux autres signes. Jusque-là, on a le sentiment qu'elles sont encore présentes. Il n'y a pas de raideur cadavérique, par exemple et souvent aucune odeur de décomposition du corps. Selon de très nombreux témoignages, une zone au niveau du cœur conserve encore un peu de chaleur pendant vingt-quatre et même quarante-huit heures. Un fait qui m'a semblé personnellement exact, en tout cas au toucher, chez deux méditant (dont une femme) que je connaissais bien.

Des scientifiques de l'Université du Wisconsin, à Madison, ont maintenant fourni au Dalaï-Lama un appareil infrarouge capable de mesurer au centième de degré près des différences dans le rayonnement de la température à des endroits spécifiques du corps pour déterminer effectivement s'il s'agit là d'une légende ou d'un fait avéré. À ce propos, le Dalaï-Lama a dit en plaisantant : « Avant, il y avait des grands méditants qui mouraient, mais nous n'avions pas de machine; maintenant, nous avons une machine, mais pas de grands méditants qui meurent! » Avec le temps, nous y parviendrons sans doute et ce sera passionnant.

Ainsi que je le disais à l'instant, j'ai connu au moins deux lamas pour lesquels ceux qui étaient présents dans les jours suivant leur mort ont pu constater ce phénomène de chaleur au niveau du cœur. Mais cela demande à être vérifié bien sur. Selon le bouddhisme tibétain, un certain niveau de conscience subtile associée à leur corps persisterait en eux, même si l'on peut dire qu'ils étaient cliniquement morts : ils ne respiraient plus et n'avaient plus de pulsations cardiaques. Je suis persuadé que, si on leur avait fait un électro-encéphalogramme pour mesurer leur activité cérébrale, le résultat aurait été nul ou presque. Mais il y avait quelque chose qui était encore en transition. En mai, alors que la chaleur est assez intense au Népal, l'un de ces méditants dont le cœur était resté chaud pendant cinq jours n'a pas dégagé la moindre odeur. Pourtant, je me suis souvent trouvé auprès de cadavres en orient et, généralement, au bout de quelques heures, s'il fait chaud, la pestilence du corps qui se décompose est intolérable.

Il est vrai qu'il est difficile de définir la mort clinique, puisqu'il y a eu des cas de réveil de personne maintenue en vie, vingt-quatre heures après que leur électro-encéphalogramme soit devenu plat. Depuis longtemps, la médecine peut aussi relancer des cœurs qui s'arrêtent de battre et les entretenir pendant de longues périodes de temps. Les chercheurs pensaient cependant que si l'électro-encéphalogramme était plat, le sujet était vraiment mort. Les cas mentionnés ci-dessus remettent cela en question. A mesure que se perfectionnent les moyens de maintenir artificiellement en vie des gens qui, autrefois, auraient été déclarés morts depuis longtemps et que dans certains cas ces patients sont revenus à la vie rend de plus en plus épineuse la définition des critères de la mort et il subsiste encore beaucoup de d'interrogations à ce sujet. Le cas de ces méditations ‟post mortem”, ne fait que rajouter à la complexité du problème.