Blog / Avril 2009

Liste des articles blog par titre:

La “vigilance” du tireur d’élite

Mercredi 29 avril 2009

La vigilance en elle-même est-elle saine?

Lors d’une rencontre inspirante organisée par l’Institut Mind and Life qui s’est récemment déroulée entre le Dalaï Lama et un groupe de scientifiques et d’éminents spécialistes, à Dharamsala, en Inde, le professeur Rupert Gethin, un érudit réputé de la tradition du bouddhisme Theravada, a défendu le point de vue selon lequel la vigilance telle qu’elle est définie dans les textes pali est en elle-même, par définition, une aptitude saine et positive.

Il donna l’exemple de Philippe Petit, le célèbre funambule français qui en 1974 fit pendant quarante-cinq minutes l’aller et retour, sur un câble métallique tendu entre les deux tours jumelles du World Trade Center de New York, à 380 mètres au-dessus du sol.

Il dansait, faisait parfois des sauts – ses pieds ne touchaient plus la corde – ; à certains moments même, il s’allongeait sur le câble. Il exécutait toutes ces figures en arborant un sourire extatique. Il était de toute évidence dans un état de grâce. Les témoins de cette extraordinaire prouesse en parlent encore avec des larmes dans les yeux. Rupert Gethin estime que cet incroyable acrobate a dû maintenir un état de vigilance constant, fondamentalement sain et positif, ce genre d’état qui contribue à atteindre l’Eveil.

Nous avons argumenté que cette prouesse dépendait de la motivation de l’acrobate. Bien qu’il ait déclaré que son exploit était une pure démonstration de beauté offerte au monde, il aurait pu avoir été motivé par des objectifs moins nobles. On peut, par exemple, imaginer le cas d’un autre acrobate voulant ainsi marcher sur une corde raide dans le but de se venger et d’assassiner quelqu’un se trouvant à l’autre bout du filon d’acier. Rupert Gethin a alors estimé que si tel était le cas, le funambule en question serait incapable de maintenir une pure vigilance et chuterait inévitablement.

Un cas de figure encore plus clair consisterait à envisager un sniper guettant la victime qu’il a l’intention de tuer : il maintient certes une concentration centrée sur un objet défini, demeure sans faillir, calme et posé, dans le moment présent ; il est capable de maintenir son attention pendant un long moment et de la ramener sur sa cible dès qu’elle s’en égare. S’il veut réaliser son sinistre but, il doit éliminer toute distraction et tout relâchement, attitudes mentales qui sont les deux obstacles majeurs au maintien de l’attention.

Dans ce cas, il manque donc la dimension éthique qui permet de qualifier l’attention de « saine » et de facteur contribuant à l’Eveil. L’attention pure, aussi affinée soit-elle, n’est jamais qu’un instrument que l’on peut utiliser pour atteindre l’Eveil, mais qui peut tout aussi bien être la cause d’immenses souffrances.

L’Abhidharma-kosha définit la vigilance correcte comme étant « consciente de la vertu. » Outre le fait de porter l’attention (pali manasikara ; sanskrit manaskara, tibétain yid la byed pa en tibétain) sur un objet déterminé et de la maintenir (pali sati, skt, smriti, tib. dran pa) sur ledit objet, la pleine conscience doit inclure une continuité dans la dimension éthique de la vigilance, ainsi qu’une compréhension claire et dénuée de toute erreur de la nature de l’état mental présent (pali sampajanna, skt samprajnana, tib. shes bzhin).
Cette composante éthique bien intégrée, qui consiste à être intimement concerné par la qualité de nos pensées et de nos actes (pali appamadena, skt apramada, tib. bag yod) permets de veiller constamment et sans faillir à ce que l’esprit ne tombe pas sous la coupe de pensées malsaines qui mènent à des actes négatifs.

Il est vrai qu’un méditant qui demeure dans une pure présence éveillée et une parfaite compréhension de la nature de l’esprit, libre de fabrications mentales, ne saurait appuyer sur la gâchette pour tuer quelqu’un. Ce pur éveil est un état de sagesse associé à la compréhension de la nature fondamental de l’esprit, qui est entièrement libre d’ignorance et de toxines mentales, et empreint d’un altruisme et d’une compassion spontanés et inconditionnels.  Cet état résulte de l’atteinte de la liberté intérieure et ne doit pas être confondu avec l’attention pure.

On peut certes accepter l’idée que quelqu’un qui demeure dans un état de présence éveillée, claire, limpide, vaste, ouverte et libre de constructions mentales--de réminiscences du passé, d’anticipations de l’avenir et de distractions dans le présent--ne saurait commettre un acte négatif. Toutefois, un tel état méditatif est naturellement associé à une sagesse et à un altruisme et une compassion spontanés et inconditionnels, donc à une dimension éthique, qui n’est pas nécessairement présente dans l’attention pure.

L’attention et les émotions

Dimanche 26 avril 2009

Une attention bien centrée sur son objet, libre de tout parti pris, aiguisée par une vision pénétrante et une analyse logique, constitue une aide importante pour évaluer correctement la réalité. Lorsque l’attention est associée à des états mentaux positifs tels que l’altruisme et la compassion, elle renforce ces qualités et leur permet de se développer pleinement. Par contre, lorsqu’elle est entachée par des émotions conflictuelles telles que la haine, le désir, l’arrogance, la jalousie ou d’autres émotions négatives, ces dernières sont renforcées, ce qui entraîne une déformation de la perception de la réalité. De telles œillères nous conduisent à percevoir les objets que nous désirons comme totalement désirables et ceux qui nous répugnent comme parfaitement détestables. 

L’attention est une faculté indispensable si l’on veut atteindre ses objectifs, qu’elle soit tournée sur l’extérieur, le monde et autrui, ou qu’elle soit concentrée sur l’intérieur et la transformation personnelle.

Quoiqu’il en soit, l’attention demeure un outil qui peut être utilisé de façon constructive ou destructive. Elle est teintée par la motivation qui la sous-tend, tout comme un cristal prend la couleur du tissu sur lequel il est posé. Pour être considérée comme « saine », l’attention doit être associée à une motivation altruiste et à une vision pénétrante de la réalité.
(à suivre)

Practice spirituelle de tous les jours

Vendredi 24 avril 2009

La pratique spirituelle peut être éminemment bienfaisante même si l’on ne se retire pas du monde. Il est en effet possible de s’adonner à un entraînement spirituel en consacrant quelques moments chaque jour à la méditation. Plus nombreuses qu’on ne le pense sont les personnes qui agissent ainsi tout en menant de front une vie de famille et un travail absorbant. Les bienfaits qu’elles en retirent dépassent largement les quelques problèmes d’aménagement d’emploi du temps. On peut de cette façon entreprendre une transformation intérieure qui prend appui sur le réel, au jour le jour.

Cultiver l'altruisme

Mercredi 22 avril 2009

Nous avons tous fait, à des degrés divers, l’expérience d’un profond amour altruiste, d’une grande bienveillance, d’une compassion intense pour ceux qui souffrent. Mais, même si des pensées altruistes surgissent dans notre esprit, elles sont assez vite remplacées par d’autres, moins nobles, comme la colère ou la jalousie. C’est pourquoi, si nous souhaitons que l’altruisme prédomine en nous, il importe que nous passions du temps à le cultiver.

Nous avons en nous-mêmes le potentiel nécessaire pour faire fructifier ces qualités, mais celles-ci ne se développeront pas d’elles-mêmes, du simple fait de le vouloir. Elles nécessitent un entraînement et tout entraînement demande de la persévérance et de l’enthousiasme.

Pour faire naître l’amour altruiste en notre esprit, nous pouvons, par exemple, imaginer un jeune enfant plein d’innocence. Nous le contemplons avec tendresse et ressentons pour lui un amour et une bienveillance inconditionnels. Souhaitons de tout cœur qu’il trouve le bonheur et les causes du bonheur, puis étendons cette pensée à tous ceux qui nous sont proches, puis à ceux que nous connaissons moins, puis progressivement à tous les êtres. Demeurons quelques instants dans la pleine conscience de cet amour, sans autre forme de pensée.

Enfin, souhaitons-le à nos ennemis personnels et aux ennemis de toute l’humanité. Dans ce dernier cas, cela ne signifie évidemment pas que nous leurs souhaitons qu’ils réussissent dans leurs projets funestes. Nous formons simplement le vœu qu’ils abandonnent leur haine, leur avidité, leur cruauté ou leur indifférence, et que la bienveillance et le souci du bonheur d’autrui voient le jour dans leur esprit. Plus la maladie est grave, plus le malade a besoin de soins et d’attention. Embrassons ainsi la totalité des êtres dans un sentiment d’amour illimité.

Bonheur et realité

Mardi 21 avril 2009

Le bonheur, c’est d’abord le goût de vivre. Ne plus avoir aucune raison de vivre ouvre l’abîme du « mal-être ». Or, pour influentes que puissent être les conditions extérieures, ce mal-être, tout comme le bien-être, est essentiellement un état intérieur. Comprendre cela est le préliminaire indispensable à une vie qui vaille la peine d’être vécue. Dans quelles conditions notre esprit va-t-il miner notre joie de vivre, dans quelles conditions va-t-il la nourrir ?
Changer notre vision du monde n’implique pas un optimisme naïf, pas plus qu’une euphorie artificielle destinée à compenser l’adversité. Tant que l’insatisfaction et la frustration issues de la confusion qui règne en notre esprit seront notre lot quotidien, se répéter à longueur de temps : « Je suis heureux ! » est un exercice aussi futile que repeindre un mur en ruine. La recherche du bonheur ne consiste pas à voir la « vie en rose », ni à s’aveugler sur les souffrances et les imperfections du monde.
Le bonheur n’est pas non plus un état d’exaltation que l’on doit perpétuer à tout prix, mais l’élimination de toxines mentales comme la haine et l’obsession, qui empoisonnent littéralement l’esprit. Pour cela, il faut acquérir une meilleure connaissance de la façon dont fonctionne ce dernier et une perception plus juste de la réalité.

La vraie patience

Dimanche 12 avril 2009

La vraie patience n’est pas un signe de faiblesse mais de courage. Il ne s’agit pas de tout laisser faire passivement. La patience nous donne la capacité d’agir de façon juste, sans être aveuglé par la haine et le désir de vengeance qui nous privent de toute faculté de jugement. Comme le dit souvent le Dalaï-lama, la tolérance ne consiste pas à dire : “Allez-y, faites moi du mal !” Elle n’est ni soumission ni abandon, mais s’accompagne d’un courage, d’une force d’âme et d’une intelligence qui nous épargnent d’inutiles souffrances mentales et nous évitent de tomber dans la malveillance.

La vraie patience, la vraie non-violente consiste à choisir la solution la plus altruiste. Prononcer des paroles suaves avec l’intention de tromper ressemble à la douceur, mais il s’agit bien de violence. A l’opposé, quand une mère pousse brutalement son enfant pour lui éviter d’être écrasé par une voiture, cela ressemble à de la violence, mais c’est en réalité de la non-violence. Ce qui compte, c’est la motivation qui inspire nos actes et le résultat final de ces actes.

La violence entraîne la violence et a presque toujours des effets désastreux. Il faut donc l’éviter par tous les moyens et résoudre les conflits par la négociation et le dialogue.

Notre bonheur passe par celui des autres

Jeudi 09 avril 2009

“Quand le bonheur égoïste est le seul but de la vie, la vie est bientôt sans but”, écrivait Romain Rolland.  Même si l’on affiche toutes les apparences du bonheur, on ne peut être véritablement heureux en se désintéressant du bonheur d’autrui. Un “bonheur” élaboré dans le royaume de l’égoïsme ne peut être que factice, éphémère et fragile comme un château bâti sur un lac gelé, prêt à sombrer dès les premiers dégels.

Notre propre bonheur est intimement lié au bonheur des autres : la plupart de nos difficultés viennent de ce que nous ne prenons guère en considération l’intérêt d’autrui. Le bonheur individuel que l’on construit en ignorant le malheur des autres, ou pire, que l’on bâtit sur ce malheur, ne sera jamais qu’une pâle imitation du bonheur authentique. Selon le philosophe bouddhiste Shantidéva :

« Tout le bonheur du monde
Vient d’un cœur altruiste
Et tout son malheur
De l’amour de soi. »

Cela ne signifie pas pour autant qu’il nous faille négliger notre propre bonheur. Notre aspiration au bonheur est aussi légitime que celle de n’importe quel être. Et pour aimer les autres il faut savoir reconnaître l’aspiration au bonheur qui réside au plus profond de soi-même. La capacité à s’aimer repose sur le fait que, par nature, nous désirons tous être heureux et éviter la souffrance. Après avoir reconnu cet amour de soi, il est possible de l’étendre à tous les êtres sensibles. Il est donc indispensable de comprendre que notre bonheur et nos souffrances sont indissociablement liés à ceux des autres.

L'illusion de l'ego (fin)

Lundi 06 avril 2009

L’attachement à l’existence de l’ego considéré comme une entité unique et autonome est fondamentalement dysfonctionnel, car il est en porte-à-faux avec la réalité. Fondé sur une erreur, il est constamment menacé par la réalité, ce qui entretient en nous un profond sentiment d’insécurité. Conscient de sa vulnérabilité, l’ego tente par tous les moyens de se protéger et de se renforcer, éprouvant de l’aversion pour tout ce qui le menace et de l’attirance pour tout ce qui le sustente. De ces pulsions d’attraction et de répulsion naissent une foule d’émotions conflictuelles.

En vérité, nous ne sommes pas cet ego, nous ne sommes pas cette colère, nous ne sommes pas ce désespoir. Notre niveau d’expérience le plus fondamental est celui de la conscience pure, cette qualité première de la conscience et qui est le fondement de toute expérience, de toute émotion, de tout raisonnement, de tout concept, et de toute construction mentale, l’ego y compris.
Pour démasquer l’imposture du moi, il faut ainsi mener l’enquête jusqu’au bout. Quelqu’un qui soupçonne la présence d’un voleur dans sa maison doit inspecter chaque pièce, chaque recoin, chaque cachette possible, jusqu’à être sûr qu’il n’y a vraiment personne. Alors seulement peut-il avoir l’esprit en paix.

Si l’ego constituait vraiment notre essence profonde, on comprendrait notre inquiétude à l’idée de s’en débarrasser. Mais s’il n’est qu’une illusion, s’en affranchir ne revient pas à extirper le cœur de notre être, mais simplement à ouvrir les yeux, à dissiper une erreur. L’erreur n’offre aucune résistance à la connaissance, comme l’obscurité n’offre aucune résistance à la lumière. Des millions d’années de ténèbres peuvent être dissipées instantanément lorsqu’une lumière est allumée.

L'illusion de l'ego (suite)

Jeudi 02 avril 2009

Nous pourrions penser qu’en consacrant la majeure partie de notre temps à satisfaire et à renforcer cet ego, nous adoptons la meilleure stratégie pour atteindre le bonheur. Mais c’est faire ainsi un mauvais pari, car c’est tout le contraire qui se produit. L’ego ne peut procurer qu’une confiance factice, construite sur des attributs précaires – le pouvoir, le succès, la beauté et la force physiques, le brio intellectuel et l’opinion d’autrui – et sur tout ce qui constitue notre image.

Une confiance en soi digne de ce nom est tout autre. C’est paradoxalement une qualité naturelle de l’absence d’ego. La confiance en soi qui ne repose pas sur l’ego est une liberté fondamentale qui n’est plus soumise aux contingences émotionnelles, une invulnérabilité face aux jugements d’autrui, une profonde acceptation intérieure des circonstances, quelles qu’elles soient.

Cette liberté se traduit par un sentiment d’ouverture à tout ce qui se présente. Il ne s’agit pas d’une distante froideur ni d’un détachement sec, comme on l’imagine parfois lorsque l’on parle du détachement bouddhiste, mais d’un rayonnement altruiste qui s’étend à tous les êtres.
Lorsque l’ego ne se repaît pas de ses triomphes, il se nourrit de ses échecs en s’érigeant en victime. Entretenu par ses constantes ruminations, sa souffrance lui confirme son existence autant que son euphorie. Qu’il se sente porté au pinacle, diminué, offensé, ou ignoré, l’ego se consolide en n’accordant d’attention qu’à lui-même.