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Le bouddhisme et la science

Par Matthieu Ricard le 2 avril 2018

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Imprimerie de Dergé, au Tibet, où de précieux textes bouddhistes sont imprimés et conservés


On peut définir la science comme une investigation empirique et rigoureuse de la réalité, qui a pour but de découvrir et d’expliquer des phénomènes naturels et de prédire leur fonctionnement. Son domaine n’est pas seulement celui des phénomènes extérieurs, auxquels s’intéressent la physique et la biologie, mais aussi celui du fonctionnement de l’esprit qui relève de la psychologie et celui de la nature de l’expérience vécue qui relève de l’introspection, de la phénoménologie et de la compréhension de la nature de notre propre esprit. La science ne se prête donc ni aux croyances aveugles ni aux dogmes, pas plus qu’aux hypothèses invérifiables empiriquement.

Par conséquent, la plupart des religions qui reposent sur des dogmes, comme celui de la création de l’univers, sont invérifiables et ne sont donc pas du ressort de la science. C’est précisément cet aspect dogmatique qui a rendu difficile et épineux la plupart des dialogues entre science et religion.

Le cas du bouddhisme est quelque peu différent puisqu’il s’est donné, dès son origine, la mission de combler le fossé entre les apparences et la réalité, c’est-à-dire entre la façon dont nous percevons les choses et leur nature véritable. Nous avons tendance, par exemple, à percevoir certaines choses ou entités comme permanentes et douées d’existence intrinsèque, alors qu’elles sont en réalité impermanentes et interdépendantes, c’est-à-dire dénuées d’existence propre.

Du point de vue de l’histoire des sciences, avant le début de l’ère chrétienne, le bouddhisme avait déjà proposé une réfutation de l’existence de particules indivisibles beaucoup plus sophistiquée que la description d’atomes crochus proposée dans la Grèce antique par Leucippe et Démocrite. Vers le Ier siècle après J.-C., les philosophes bouddhistes ont écrit des traités sur la théorie de la perception, qui sont surprenants de modernisme. Par ailleurs, l’une des branches de la philosophie bouddhiste, appelée pramana, fondée sur un système de logique très élaborée, vise à établir une « connaissance valide » de la réalité.

En raison de ce passé intellectuel, le bouddhisme s’est trouvé d’emblée à l’aise dans les dialogues avec la science. Le principal point d’achoppement entre le bouddhisme et la science contemporaine reste l’investigation de la nature de la conscience, question complexe entre toutes. Selon le bouddhisme, la conscience est un fait premier qui n’est pas nécessairement lié au fonctionnement du cerveau, ce qui n’est évidemment pas l’opinion de la vaste majorité des neuroscientifiques.

Toutefois, le Dalaï-lama a souvent affirmé que si la science venait à contredire de manière irréfutable certaines propositions du bouddhisme, il faudrait sans aucun doute les abandonner. C’est ainsi que le Dalaï-lama a déclaré que la cosmologie bouddhiste traditionnelle (fondée elle-même sur la cosmologie hindoue en vigueur en Inde, il y a 2500 ans) était aujourd’hui désuète au vu des connaissances scientifiques actuelles. Pour prendre la mesure d’une telle affirmation, c’est comme si le Pape déclarait que l’idée de la création du monde en six jours devait être abandonnée.

Une telle ouverture d’esprit a ainsi permis un dialogue et une collaboration fructueuse entre la science et le bouddhisme depuis une trentaine d’années. En 1987, un organisme a été créé par le neuroscientifique Francisco Varela et l’avocat américain Adam Engle, afin de faciliter le dialogue entre le bouddhisme et la science et de permettre au Dalaï-lama de rencontrer certains des plus éminents scientifiques contemporains. C’est ainsi que fut créé l’Institut Mind and Life. Par la suite, cet Institut a élargi son objectif au dialogue entre les sciences contemplatives en général et les sciences modernes, incluant des méditants issus d’autres traditions religieuses. Au fil des années, l’Institut Mind and Life a organisé plus d’une trentaine de rencontres (qui durent entre 2 et 5 jours) entre des contemplatifs et les représentants les plus respectés de différentes disciplines, allant de la physique quantique, aux neurosciences, en passant par la psychologie, l’éducation, les sciences de l’environnement et l’économie solidaire. Plusieurs lauréats du prix Nobel ont participé à ces rencontres, parmi lesquels le prix Nobel de physique Steven Chu et le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman.

L’une de ces rencontres Mind and Life, organisée en 2003 avec le prestigieux M.I.T. de Boston, a réuni plus d’un millier de scientifiques. La dernière rencontre en date, organisée par la branche européenne de l’Institut Mind and Life, s’est tenue à Bruxelles en septembre 2016 sur le thème intitulé « Pouvoir et considération d’autrui » (Power and Care). Elle a réuni autour du Dalaï-lama d’éminents spécialistes parmi lesquels l’éthologue Frans de Waal, l’anthropologue Sarah Blaffer Hrdy, l’environnementaliste Johan Rockström, les économistes Dennis Snower et Paul Collier, la neuroscientifique Tania Singer, le rabbin Awraham Soetendorp, le frère dominicain Thierry Marie Courau, doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris, la musulmane canadienne Aala Murabi, l’activiste pacifiste Maori Pauline Tangiora et la lauréate du prix Nobel de la Paix Jody Williams.

La branche européenne de Mind and Life est présidée par Amy Cohen-Varela, la veuve de Francisco Varela. Parmi les membres du Conseil figurent les neuroscientifiques Wolf et Tania Singer, respectivement directeurs de recherche aux Instituts Max Planck de Francfort et de Leipzig. J’ai moi-même, jusqu’à récemment, fait partie du Conseil de l’Institut Mind and Life et de celui de Mind and Life Europe et j’ai participé à une vingtaine de ces rencontres.