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Gare à la sinistrose, vive l’optimisme réaliste et l’altruisme efficace !

Par Matthieu Ricard le 2 mai 2017

Smile

Surfant sur la vague de la « vérité alternative », le triste personnage qui sévit momentanément à la tête des États-Unis d’Amérique, un pays qui fut jusqu’à récemment le champion du monde libre, a déclaré que les homicides avaient atteint leur plus haut niveau depuis 47 ans dans son pays. Il a aussi reproché aux médias (son obsession !) de n’en presque rien dire. Or s’ils n’en disent rien, c’est ma foi pour une bonne raison : selon les chiffres donnés par le FBI lui-même, en 2014 le taux d’homicide était à son niveau le plus bas depuis prés de 55 ans ! Il a même diminué de moitié depuis les années 90. En 2016, on a observé une augmentation dans certaines villes (notamment à Chicago pour des raisons socio-économiques) mais cette augmentation n’a été que de 0.3 % par rapport à 2015 pour l’ensemble du pays.

Ce n’est pas tout. Comme l’a montré le travail magistral de Steven Pinker, professeur à Harvard, dans un ouvrage de 800 pages, la violence sous toutes ses formes n’a cessé de diminuer dans le monde au cours des siècles. Le taux d’homicide en Europe, par exemple, est passé de 100 par an pour 100 000 habitants au XIVe siècle à 1 actuellement !

Au Moyen Âge, la torture était pratiquée ouvertement et ne semblait choquer personne. La pendaison, le supplice de la roue, l’empalement, l’écartèlement par des chevaux et le supplice du bûcher étaient monnaie courante. L’esclavage, qui coûta la vie à des dizaines de millions d’Africains et d’habitants du Moyen-Orient a été progressivement aboli.

Il y a toujours des pays, des villes ou des quartiers dans lesquels on observe une augmentation momentanée de la violence, mais c’est la tendance globale au fil du temps qui est rassurante. Ce déclin est dû à l’essor de la démocratie, à l’accroissement des échanges librement consentis entre les peuples, aux missions de paix, à l’appartenance à des organisations internationales, au fait que la guerre ne suscite plus l’admiration, au respect croissant des droits humains, aux bienfaits de l’éducation et à l’influence accrues des femmes.

Nous devons donc éviter de sombrer dans le syndrome du mauvais monde. Pour ce faire, l’excellent ouvrage de Jacques Lecomte, Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez ! vient à point. Il dresse un tableau réaliste des immenses progrès qui ont été accomplis depuis un siècle. La mortalité maternelle et infantile a été divisée par deux depuis 1900, et pourrait être éradiquée d’ici à 2030. Le nombre de personnes sous le seuil de la pauvreté est passé, grâce au plan du millénium des Nations Unies, de 1,5 milliard à 750 millions en 20 ans. Le nombre de pays ayant aboli la peine de mort a été multiplié par 13 ; le nombre des enfants non-scolarisés a diminué de moitié en 20 ans et le nombre des régimes autoritaires est passé de 90 en 1975 à 20 aujourd’hui. La mortalité par paludisme a diminué de 60 % en 15 ans, épargnant plus de 6 millions de vies. Saluons à ce propos l’extraordinaire travail de Ray Chambers, l’envoyé spécial des Nations Unies pour combattre le paludisme.

Inutile donc de succomber aux affres de la sinistrose et de se réfugier dans le sentiment d’impuissance chronique qui n’engendre que l’immobilisme. Investissons notre énergie dans les nombreuses solutions qui permettent d’améliorer encore la situation du monde. Bertrand Piccard, après avoir prouvé qu’il était possible de faire le tour du monde dans un avion entièrement propulsé par l’énergie solaire, se propose maintenant de répertorier, d’ici à deux ans, 1000 solutions pragmatiques pour remédier au réchauffement climatique. Les énergies renouvelables seront bientôt moins chères que les énergies fossiles.

Le monde va mieux, cela ne fait aucun doute. Cela n’empêche pas qu’il reste beaucoup à faire. La dégradation de notre environnement est incontestablement le grand défi du XXIe siècle dans la mesure où il va affecter de façon majeure le sort des générations à venir. Ce n’est donc pas le moment de perdre courage. Il faut agir sur le plan individuel en s’engageant avec persévérance au service de l’humanité et de la planète, et sur le plan social en remédiant aux inégalités, en favorisant la coopération altruiste et en facilitant l’évolution des idées et des cultures. Il faut aussi agir sur le plan des institutions nationales et internationales pour qu’elles entérinent sous forme de résolutions contraignantes les solutions indispensables à un avenir meilleur.

C’est pour cela qu’il ne faut pas, souligne Jacques Lecomte, écouter les prophètes de malheur qui nourrissent nos peurs, encouragent les démagogues de bas étage comme ceux qui viennent de gagner les élections aux USA et ceux qui risquent de les gagner plus près de chez nous, à mener des politiques autoritaires dénuées de sagesse et de bienveillance.

Jacques Lecomte parle d’« optiréalisme » : le vrai optimiste a besoin de réalisme pour ne pas tomber dans l’illusion et agir de la manière la plus efficace possible. Le philosophe Peter Singer, quant à lui, parle d’un « altruisme efficace » qui consiste à ne pas prendre de décisions sentimentales, fondées sur la détresse empathique, mais de chercher lucidement comment faire le plus de bien possible dans le monde avec les moyens, le temps et l’énergie dont on dispose. Quoi qu’il en soit, comme le souligne Yann Arthus-Bertrand : « Il est trop tard pour être pessimiste. »

J. Lecomte, Le Monde va beaucoup mieux que vous ne croyez. 2017. Les Arènes.
S. Pinker, The Better Angels of our Nature : Why violence has declined. 2011, Viking Adult.

Ce texte a également fait l'objet d'un article dans L'Express du 03 mai 2017, disponible en ligne ici.