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Déclin de la violence et évolution des cultures

Par Matthieu Ricard le 10 septembre 2018

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L’analyse faite par Steven Pinker sur le déclin de la violence au fil des siècles ("La Part d’ange en nous : histoire de la violence et de son déclin") montre bien qu’elle est due à une combinaison de changements individuels et institutionnels.

Parmi les changements individuels, citons l’accroissement de la considération d’autrui qui a accompagné l’essor de l’alphabétisation et de l’imprimerie. À la fin du XVIIIe siècle, plus de la moitié des Français savaient lire et écrire. En Angleterre, le nombre de livres publiés par décennie passa de quelques centaines au XVe siècle à 80 000 au début du XIXe siècle. Lorsqu’on commença à lire des récits et des romans qui prônaient la tolérance et dépeignaient la souffrance liée à la violence, on prit davantage l’habitude de se mettre à la place de l’autre, d’envisager son point de vue et d’imaginer ses sentiments, ce qui favorisa le développement de l’empathie et le déclin de la violence. La Case de l’oncle Tom, par exemple, où la romancière Harriet Beecher Stowe décrit de manière poignante la condition d’un esclave, fut le roman le plus vendu du XIXe siècle et eut un impact majeur sur l’émergence et le succès de la cause abolitionniste.

Les travaux récents de théoriciens de l’évolution mettent l’accent sur l’importance de l’évolution des cultures, plus lente que les changements individuels mais beaucoup plus rapide que les changements génétiques. Cette évolution est cumulative et se transmet au cours des générations par l’éducation et l’imitation.

Les recherches scientifiques dans le domaine de la neuroplasticité montrent que toute forme d’entraînement induit une restructuration dans le cerveau, tant sur le plan fonctionnel que sur le plan structurel. Les avancées récentes de la génétique ont également révélé que l’environnement peut modifier considérablement l’expression des gènes par un processus appelé "épigénétique". Or, des études récentes indiquent l’entraînement de l’esprit par la méditation peut induire des modifications épigénétiques. De manière générale, on sait que la considération d’autrui et la bienveillance peuvent être augmentées par la pratique régulière de la méditation sur l’amour altruiste. Les enfants qui grandissent dans une culture où prévalent des valeurs altruistes et où la société encourage davantage la coopération que la compétition seront différents, pas seulement parce qu’ils se conformeront à de nouvelles normes culturelles et à de nouvelles règles fixées par des institutions, mais parce que leur manière d’être s’est transformée, que leur cerveau aura été façonné différemment et sans doute parce que leurs gènes s’exprimeront différemment.

Comme le soulignent Richerson et Boyd, spécialistes de l’évolution des cultures, dans "Not by Genes Alone" (1) ("Pas seulement par les gènes") : "Les individus peuvent sembler être des prisonniers impuissants de leurs institutions, puisqu’à terme, les décisions individuelles ont peu d’influence sur les institutions. Mais à long terme, l’accumulation de nombreuses décisions individuelles exerce une profonde influence sur les institutions."

La société et ses institutions influencent et conditionnent certes les individus, mais ceux-ci peuvent à leur tour faire évoluer la société. Cette interaction se poursuivant au fil des générations, culture et individus se façonnent mutuellement, comme deux lames de couteau s’aiguisent l’une l’autre.

Notes

1. Richerson, P.J., & Boyd, R., (2004), Not by Genes Alone.