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De la nature de l'inconscient

Par Matthieu Ricard le 7 novembre 2017

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Qu’est-ce que l’inconscient ? Pour le moine bouddhiste l’aspect le plus profond de la conscience est la présence éveillée. Ce que la psychanalyse nomme l’inconscient ne représente pour lui que les brumes adventices des fabrications mentales. Pour le neuroscientifique, il existe des critères précis pour distinguer les processus conscients et inconscients et il est important d´identifier tout ce qui se passe dans le cerveau en préparation des processus cognitifs conscients. Puis se pose la question des émotions. Comment désamorcer des situations conflictuelles ? En quoi l’amour altruiste diffère-t-il de l’amour-passion ? L’amour est-il la plus suprême des émotions ? Les points de vue se rejoignent quant à l’efficacité des thérapies cognitives. 

Arrêtons-nous un instant sur la notion d’inconscient, à la fois du point de vue neuroscientifique et contemplatif. En général, quand on parle d’inconscient, on fait référence à quelque chose qui se trouve très profondément enfoui dans notre psychisme et auquel notre conscience ordinaire ne nous permet pas d’accéder. Le bouddhisme a développé le concept de « tendances habituelles », propensions difficiles à déceler par la conscience. Ces tendances déterminent divers schémas de pensée qui peuvent soit se produire spontanément, soit être déclenchés par certaines circonstances extérieures. Parfois, alors que vous ne pensez à rien de particulier, la pensée d’une personne, d’un événement ou d’une situation particulière jaillit soudain dans votre esprit, comme un souvenir qui semble sorti de nulle part. À partir de là, toute une chaîne de pensées commence à se déployer et vous risquez de vous perdre facilement dans ces divagations.

Le grand public, les psychologues et les neuro-scientifiques ont des opinions différentes sur ce qu’est l’inconscient. En psychanalyse, ce qu’on appelle les profondeurs de l’inconscient correspond pour les contemplatifs aux couches de nuages qui nous empêchent de voir le ciel immaculé et le soleil qui brille derrière ces nuages. Les nuages formés par cette confusion mentale nous interdisent, temporairement, de faire l’expérience de l’aspect de plus essentiel de la nature de l’esprit. Comment pourrait-il subsister quoi que ce soit d’inconscient dans un état de pure conscience éveillée, exempt de toute élaboration mentale ? Nulle obscurité n’existe au centre du soleil. Selon le bouddhisme, l’aspect le plus profond, le plus fondamental de la conscience, est  cette présence éveillée semblable au soleil, et non cet inconscient sombre et trouble. Bien sûr, ces conceptions sont exprimées dans une perspective à la première personne, et je suis certain qu’un chercheur en neurosciences qui examine cette notion à la troisième personne aura une conception différente. 

Extrait de :  Cerveau et méditation - Dialogue entre le bouddhisme et les neurosciences, de Matthieu Ricard et Wolf Singer. Éditions Allary - 2017