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Changements de société et vie au travail : quelques réflexions du psychologue Mihaly Csíkszentmihályi

Par Matthieu Ricard le 17 août 2014

Récemment, à l'occasion de la conférence « Happiness and its Causes » (Le bonheur et ses causes) en Australie, j'ai eu l'opportunité de revoir et de passer quelques jours avec le psychologue très respecté Mihaly Csíkszentmihályi, qui, entre autres travaux, est bien connu pour être celui qui a conçu et développé la notion de « flux ». Lors d'un atelier d'une demi-journée sur la question « Qu'est-ce qui rend la vie digne d'être vécue ? », il a établi une intéressante comparaison entre les sociétés modernes et les cultures traditionnelles des chasseurs-cueilleurs.

Aujourd'hui, beaucoup de gens se plaignent des conditions qui prédominent souvent sur les lieux de travail. Parmi les causes de leurs difficultés — qui peuvent mener à l'« épuisement professionnel », le burnout —, ils mentionnent fréquemment le manque de contrôle sur leurs activités, les conflits de valeurs, les sentiments de frustration, le doute sur leurs propres capacités, l'agressivité et la colère, et le fait que les frontières entre leurs responsabilités et celles d'autrui sont souvent mal définies.

Csíkszentmihályi a souligné que toutes ces questions semblent être spécifiques de l'environnement qui prévaut dans le monde moderne.

En effet, dans une communauté de chasseurs-cueilleurs, la plupart des gens contrôlent généralement leurs activités : ils peuvent décider quand et pour combien de temps ils vont aller à la chasse ou recueillir de la nourriture, quand se reposer, s'adonner à des jeux collectifs, etc. Il n'y a pas de conflit de valeurs, car les tribus sont constituées d'un nombre limité de personnes qui partagent les mêmes valeurs.

Certaines personnes peuvent certes ressentir un sentiment de frustration et des doutes sur leurs capacités, par exemple s'ils s'avèrent ne pas être de bons chasseurs, mais cela n'est pas un problème grave car ils se consacrent spontanément à d'autres tâches telles que la préparation des flèches et d'autres activités utiles à la communauté. Ils ne sont donc pas ostracisés.

Il y a très peu d'envie au sein de ces communautés, les sociétés de chasseurs-cueilleurs étant très égalitaires et fondées sur le partage. Une des raisons pour laquelle les gens partagent tout et ne s'encombrent pas du superflu, tient au fait que personne ne veut porter d'un camp à l'autre une charge supplémentaire de choses amassées inutilement.

Les responsabilités de chacun sont clairement définies et les membres de la communauté sont tout à fait conscients des normes sociales en vigueur. Le concept d'« Ethos » en Grèce concernait l'acceptation des règles et des coutumes du village.

La colère est généralement bien contrôlée du fait que les hommes ont tous des armes (pour chasser). Il est donc dangereux de se mettre en colère.

Dans les sociétés d'agriculteurs, où la plupart des gens ne sont pas armés, la maîtrise de soi est devenue beaucoup moins nécessaire du fait que les risques de conflits mortels sont moindres. Concernant l'envie, l'apparition de sociétés hiérarchiques avec la sédentarisation, l'avènement de l'agriculture et l'accumulation des biens a engendré de nombreuses frustrations puisque tout le monde ne peut pas être au sommet de la pyramide d'une société inégalitaire.

Sydney Happiness And Its Causes 44