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Bouddhisme et individualisme

Par Matthieu Ricard le 20 mars 2018

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On a parfois taxé le bouddhisme d’individualisme et d’indifférence à l’égard du monde et des autres. C’est un reproche pour le moins paradoxal à l’égard d’une démarche dont l’un des fondements est la déconstruction de l’ego et dont l’un des principaux buts est d’engendrer une compassion inconditionnelle à l’égard de tous les êtres.

De tels préjugés procèdent d’un examen superficiel des notions de "renoncement" et de "non-attachement". En effet, il ne s’agit nullement de renoncer à ce qui est véritablement bon dans l’existence — ce qui serait absurde —, mais de se défaire de l’addiction que nous entretenons à l’égard des causes de la souffrance, parmi lesquelles figurent la malveillance, l’arrogance, la convoitise, la jalousie et autres états mentaux qui nuisent à autrui et à soi-même.

Quant au non-attachement, il n’a rien à voir avec l’indifférence. Il vise à se libérer des pulsions, fondées sur le sentiment exacerbé de l’importance de soi, qui nous poussent à instrumentaliser le monde et les autres, au travers d’une dynamique d’attraction et de répulsion.

Si l’on songe que le vœu du bodhisattva est d’atteindre l’Éveil afin d’acquérir la capacité de libérer tous les êtres de la souffrance, et si l’on prend connaissance des textes qui présentent l’amour altruiste et la compassion comme les principales sources de progrès vers cet Éveil, on voit mal d’où viendrait l’idée d’un enfermement narcissique sur soi-même. "Dans la bulle de l’ego, ça sent le renfermé," aime à dire mon ami le philosophe Alexandre Jollien. L’égoïsme est une voie sans issue pour celui qui aspire à devenir un meilleur être humain. Un texte bouddhiste dit aussi : "Ce qui n’est pas entrepris pour le bien d’autrui, ne mérite pas d’être accompli."

Le Dalaï-lama, en particulier, ne cesse de mettre l’accent sur l’importance vitale de l’altruisme et de la compassion, pour notre vie personnelle comme pour le bien de la société. Il y a quelques années, alors que je lui demandais conseil à la veille d’une retraite contemplative, il me dit : "Au début médite sur la compassion, au milieu médite sur la compassion, à la fin médite sur la compassion."

Ce sont de tels enseignements et le fait d’avoir eu la précieuse opportunité de les mettre en pratique, selon mes très modestes capacités, qui m’ont inspiré à cofonder avec Rabjam Rinpotché, l’abbé du monastère de Shéchèn au Népal, l’organisation humanitaire Karuna-Shechen qui bénéficie aujourd’hui plus de 300 000 personnes chaque année dans les domaines de la santé, de l’éducation et des services sociaux en l’Inde, au Népal et au Tibet.