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Ayn Rand est-elle vraiment le modèle à suivre pour une grande nation?

Par Matthieu Ricard le 15 août 2017

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Le président Donald Trump proclame fièrement qu'Ayn Rand est son écrivain favori et qu'il admire ses idées. Quel sens cela peut-il bien avoir qu'une nation comme les États Unis d'Amérique ait un dirigeant dont l'idéal est de promouvoir l'égoïsme au sein de la société? Je suis convaincu que l'égoïsme rend la vie misérable, non seulement pour tous ceux qui nous entourent mais aussi pour nous-mêmes.

Ayn Rand est en fait une énigme étonnante. Alors qu'elle est pratiquement inconnue en Europe et dans le reste du monde, elle continue à avoir une influence significative au sein de la société américaine. En 1991, un sondage d'opinion réalisé par la bibliothèque du Congrès des États Unis avait révélé que "La révolte d'Atlas", son œuvre majeure ("Atlas Shrugged" selon son titre en anglais), était considérée comme l'un des livres les plus influents après la Bible. Le président Ronald Reagan, Alan Greenspan, ou encore Paul Ryan sont des admirateurs notoires d'Ayn Rand, tout comme d'autres politiciens républicains.

Pour Ayn Rand en effet, nous ne sommes pas fondamentalement égoïstes par nature. Mais c'est la seule façon d'avoir une vie agréable: l'altruisme ou la compassion sont des dérèglements masochistes qui menacent notre survie même et nous conduisent à négliger notre propre bonheur. Selon elle, l'altruisme n'est pas seulement indésirable, il est aussi immoral. Elle estime que notre propre bonheur est la seule chose qui compte dans la vie et que si l'on se soucie des autres alors nous devenons pareils à des esclaves ou à des animaux expiatoires. Elle défend la vertu de l'égoïsme.

Ses idées ont donné naissance à une doctrine pour les gens qui prétendent que ni le gouvernement ni personne ne devrait nous demander de nous intéresser aux pauvres, au gens malades ou aux personnes âgées, et que l'on ne devrait certainement pas nous obliger à payer des impôts pour leur venir en aide. Vous pouvez aider autrui uniquement si cela vous rend heureux, et cela ne devrait pas être considéré comme un devoir social.

Mme Rand a également servi de justification intellectuelle à l'épidémie de narcissisme qui n'a cessé de s'étendre aux États Unis depuis eux ou trois décennies.

En réalité de nombreux projets de recherche, y compris ceux récemment conduits par la psychologue Barbara Fredrickson, ont montré que les émotions positives liées à l'amour, à la bienveillance et à la gratitude peuvent transformer votre vie et la rendre meilleure. Elles peuvent améliorer votre niveau de connaissance et votre santé, vous rendre plus résilient et mieux intégré socialement. En fait lorsque nous nous relions à une autre personne de façon positive et bienveillante, notre confiance en elle augmente et la relation, ainsi que notre loyauté à son égard, s'approfondissent. Selon les mots de B. Fredrickson elle-même : "l'amour est l'émotion suprême qui nous rend le plus pleinement vivant et qui nous faire ressentir notre humanité au plus profond de nous-même".

Ayn Rand, quant à elle, place l'amour altruiste au même niveau qu'un accord commercial. Dans "La révolte d'Atlas", elle déclare que "le principe d'une relation commerciale est le seul principe éthique et rationnel parmi toutes les relations humaines. L'amour, l'amitié, le respect et l'admiration ne sont que des rétributions données en échange du plaisir égoïste et personnel qu'une personne éprouve vis à vis du caractère d'une autre personne".

Les sources préférées d'Ayn Rand sont pour le moins suspectes. Dans son "Journal" elle cite William Edward Hickman, qui déclare que "Ce qui est bon pour moi est juste." Sa réaction est enthousiaste : "C'est pour moi la plus puissante et la meilleure façon d'exprimer la véritable psychologie humaine", exulte-t-elle. Le seul problème, c'est que Hickman était un psychopathe ayant commis de multiples méfaits: pyromanie, enlèvements d'enfants et meurtres.

L'argument principal développé par Ayn Rand est que "l'accomplissement de son propre bonheur est le plus noble objectif de l'homme". Mais l'erreur tragique de Rand est de croire que l'homme n'a pas d'autre option que d'être égoïste pour être heureux. L'expérience et la science prouvent que l'égoïsme extrême qu'elle défend est une recette pour la souffrance et pas pour le bonheur. Il semble d'ailleurs que cela ait été le cas pour Rand elle-même, décrite par ceux qui l'ont connue comme hautaine, narcissique, dépourvue d'empathie et plutôt malheureuse. Ses relations avec son entourage proche étaient remplies d'animosité et de rancœur : méprisant l'immense majorité des êtres humains, elle les qualifiait de "médiocres, stupides et irrationnels".

Afin de faire face avec succès aux défis de notre époque, nous avons besoin d'avoir plus de considération pour les autres, de nous soucier de leur bien-être et d'agir intentionnellement pour cela. Si nous étions plus concernés par les générations futures, nous ne sacrifierions pas ce monde que nous leur transmettons en privilégiant ainsi les objectifs à court terme.

L'altruisme est un facteur déterminant pour la qualité de nos existences présente et future. Il ne devrait pas être relégué au rang de pensée noble et utopique réservée à quelques individus rêveurs au grand cœur, et encore moins à celui d'état d'esprit immoral. Nous devons avoir la lucidité de le reconnaître et l'audace de le proclamer.

Il serait tentant de discréditer Ayn Rand en tant que philosophe mineure totalement dépourvue d'empathie. Et pourtant nous ne devrions pas sous-estimer l'influence qu'elle exerce encore aujourd'hui sur de nombreux secteurs de la politique et de la vie américaines. Aussi toxique que puisse être sa vision des choses, nous devons continuer à être aussi vigilant qu'un médecin qui ne peut négliger un mal étrange s'étant propagé de façon inattendue en une véritable épidémie, comme nous le voyons actuellement au sein du gouvernement des États Unis.